Darmala était une fois. Darmala ? Les mauvaises langues disent qu'elle a des yeux de cabri, des lèvres de chameau et des pieds de canard, qu'elle ronfle comme un vieux ventilateur. On raconte aussi que les filles se coupent de rire lorsqu'elle passe sa route et les hommes font comme s'ils ne la voyaient pas, les badauds lui jettent des galets aux fesses. Ce matin-là elle pleurait comme une môme qui se réveille à 5 h du matin pour réclamer son bol de lait. Vous savez comment pleure une môme qui réclame son bol de lait à 5 h du matin ? C'est la seule manière qu'elle avait trouvée pour fêter son anniversaire. Elle venait de totaliser 46 ans d'âge.
Juchée sur un tabouret en bois blanc, devant sa vieille baraque, elle pleurait depuis plus de 6 heures. Nous étions à l'heure où les ouvriers rentrent chez eux pour brouter un morceau avant de repartir au trou. Elle pleurait. Ça commençait à exaspérer tout le quartier. Les commentaires s'empilaient. Quoi, c'est juste pour cet anniversaire de rien du tout qu'elle sanglote comme une môme qui réclame son bol de lait à 5 h du matin ? On devrait l'enfermer, cette demeurée, nom de dieu de merde ! La mine imperturbable, elle laissait silencieusement couler sur ses joues les larmes d'une môme qui réclame son bol de lait à 5 h du matin. De temps en temps elle ouvrait au coin de sa bouche un sourire narquois. Il faut dire qu'elle était aux anges. Ses 46 ans n'étaient pas une broutille. Elle était enceinte. Oui, enceinte. Elle, la pauvre dame qui passait sa vie à traire les vaches aux côtés d'un homme qui passait tout son temps à regarder passer les trains. Qui l'aurait cru ? Personne. Même pas Elmola Ouma, le fameux marabout du coin de la rue 14 qui vendait ses dons de voyance sur une natte fripée.
Darmala Anconi. Elle n'avait jamais eu d'enfant jusque-là. Je vous jure. Elle a fait la ronde des médecins et des féticheurs du pays. Ses tentatives sont restées stériles. Les mauvaises langues l'ont surnommé madame la fille au ventre de sable. Je me souviens, un médium lui a révélé qu'à l'âge de 7 ans elle s'est fait bouffer les trompes au village par sa tante, qu'elle pouvait remuer ses reins et ses seins, jamais de la vie elle ne mettrait bas. Elle en avait été accablée jusqu'à la moelle. Ses cheveux et ses poils étaient tombés de dépit. Elle s'était claquemurée pendant de longs mois pour ne pas se faire railler. Elle avait fini par adopter un enfant. Une jolie prunelle de six ans ramassée devant un bar polonais un soir d'automne. Mais ç'a tourné au vinaigre. Elle lui a cassé tous ses ½ufs sans lui laisser la moindre omelette. Dès que le matin se pointait, elle se mettait à fourrager, à mélanger les serviettes et les torchons, à braiser les olives en même temps que les endives. Excédée, elle était allée la remettre un soir à sa place. Le bar avait été remplacé par un hôtel de passe. Mais pour elle c'était la même chose. Maintenant elle était grosse pour de vrai. Le curé italien de la paroisse du quartier n'avait pas mangé ses mots en palpant sournoisement son gros ventre : ma fille, tu es enceinte de 6 mois. Enceinte de 6 mois, moi ? Nom de dieu, comment est-ce possible que je ne m'en sois rendu compte de rien ? Ah tu sais, les mystères de dieu sont imprévisibles. Elle était rentrée chez elle comme une détraquée, songeant aux mille mots qu'elle tricoterait pour annoncer la nouvelle à son homme. Mais, sur la route, elle s'est souvenue qu'il n'était pas là, qu'il avait fait une fugue, sa quatrième fugue depuis le début du ramadan. Ça vous étonne, un mari qui fait une fugue ? La première fois, il est sorti avec une ombrelle. Les voisines venaient consoler la pauvre Darmala en apportant chacune une tranche de ragot sous la dent. Oh pauvre de toi, on a vu ton mari gémir devant le poste de police, il paraît qu'il avait une clochette entre les pattes. Deux mois après il est revenu avec une rose à la main. La deuxième fois, elle l'a retrouvé au fond d'une cave, manipulant une marionnette en fils noirs. J'en ai marre de brouter des effluves de vache folle !
Les semaines et les mois sont passés. Darmala continuait à pleurer comme une môme qui réclame son bol de lait à 5 h du matin. Ses larmes avaient formé un étrange petit ruisseau qui coulait joyeusement dans la petite avenue des 3 martyrs, devenue soudain célèbre : des touristes venaient des quatre coins pour faire le saint Thomas, les photographes se livraient une bataille de singe, les journalistes venaient camper dès les premières gorges du coq. « Un ruisseau qui prend sa source dans les yeux d'une dame qui sent la vache, ça se ne voit pas tous les jours ! » Pendant ce temps, le ventre de la dame n'arrêtait pas de pousser sous sa robe à fleurs. Les mauvaises langues racontaient que la malheureuse y avait caché un gros melon d'eau, juste pour enquiquiner le monde. Les bonnes langues, quant à elles, assuraient au contraire que le bon dieu avait fini par entendre les cris d'une dame que tout le monde repoussait. Qui en était l'auteur ? La question était vite lâchée. Voyons, ça ne peut pas être son homme, il crie qu'il ne la touche jamais. Les dames, grignotées par la jalousie, regardaient leurs maris avec des yeux soupçonneux. On attendait. Le quartier attendait. Le pays attendait. Six mois. Onze mois. Quinze mois. Seize. On s'impatientait On bougonnait. On grognassait. Seize mois de grossesse ! Jamais on n'a vu ça dans le pays. Ce n'est pas un enfant qui pousse là-dedans, j'en sais quelque chose. Quelque chose, quoi ? Ma mère a passé dix-huit mois et demi de galère sous le lit de la maternité. Eh oui ! Toutes les nuits elle sentait venir le bébé. Toutes les nuits nous courrions à son chevet. La fripouille ne sortait toujours pas. Elle se consentait de donner des coups de poings fumants. L'accoucheuse a pris peur. Elle a jeté le gant. Le lendemain, on a vu déguerpir une tortue à double carapace. Et si c'était un vieux clochard qui en veut au monde entier ? Son dernier séjour sur terre a été un naufrage. 21 ans au chômage. Il est mort la gueule plissée de rage. Il est revenu le plus possible. Maintenant il va prendre sa revanche. Ah elle va en baver, la pauvre. Oh ne vous emballez pas. Le gamin prend ses précautions, un point c'est tout, il voudrait s'assurer si, dans ce pays, les choses sont à leur vraie place. Il ne veut pas se gourer. On papotait de midi à quatorze heures. Au matin de la 3e semaine du 29e mois naissait sous un tabouret en bois blanc un bébé aux yeux coriaces. Darmala l'avait soigneusement lavé dans le ruisseau de larmes en chantant d'étranges ritournelles. Fait étrange, le môme sentait aussi la bouse de vache. Le pays n'en revenait pas. On en parla dans toute la presse : « une dame qui sent la bouse de vache a accouché d'un bébé qui pue la bouse de vache ». Le ministre de la santé et de l'agriculture parla d'un cas médical suspect. Le chef du gouvernement promit de mobiliser un millier de francs pour rechercher les causes sous-jacentes de cette anomalie. Les opposants, quant à eux, accusèrent le pouvoir d'avoir monté un coup médiatique fumeux pour dévier les yeux critiques de la communauté internationale sur la gestion villageoise des richesses du pays. Les croyants virent là le signe que la fin du monde était proche.
Darmala avait accouché toute seule. Son enfant avait poussé un cri strident en se faufilant habilement entre ses jambes maculées de sang. Elle l'avait pris dans ses bras après l'avoir longuement humé, et lui avait ensuite marmonné une petite berceuse au creux de l'oreille. Un homme vêtu d'un manteau gris se fraya le passage dans la foule bigarrée qui grossissait autour d'eux. C'était Alonzo, l'époux de Darmala qui revenait. Il s'approcha. Qu'est ce que tu fous là, toi ? Quoi, tu n'as pas vu tous ces gamins qui traînent un destin de pacotille, ces chômeurs qui bourdonnent sur le trottoir comme des mouches à merde ? Allez, repars d'où tu viens, avant qu'il ne soit trop tard. Le môme a plongé ses yeux coriaces dans les yeux courroucés d'Alonzo avant de s'exclamer : ne t'inquiète pas papa, je saurai me défendre, je suis coriace, tu sais ! Le pauvre Alonzo n'en croyait pas ses yeux. La foule était médusée. Le môme parle, vous vous rendez compte ? C'est fou ça.
« Je changerai les choses. Vous n'irez plus jamais chercher des aiguilles dans des bottes de foin inondées de pipi. » « Voyons, tu n'es pas raisonnable, pauvre imbécile. Ici c'est dur. Les choses ont perdu les pédales. On ne sait plus à quel fétiche se vouer. » « Je balaierai tout ça. Je broderai du neuf sur du neuf. Les gens sauront de quel ventre je viens. Ils en verront de toutes les douleurs. »
Un bébé qui parle. La nouvelle est allée faire le tour du pays. Darmala en riait de bonheur. Tous les matins elle hurlait à la foule de plus en plus nombreuse : voyez, je vous ai pondu un génie. Alonzo s'était enfui. Une 5ème fugue. Il avait eu très peur. Ma femme m'a tricoté un monstre, avait-il miaulé avant de mettre les voiles. La semaine d'après, l'enfant s'était mis à marcher, à courir, à gambader, à grimper, à sauter, à caracoler. Darmala continuait à s'esclaffer. Un dimanche matin, on le vit se baigner tout nu dans le ruisseau. Le bain dura de longues heures. Quand il sortit de l'eau, il chanta : « Le pays est maudit. On s'arrache les yeux sur la place publique. Nous sommes devenus de véritables bêtes de foire. Ça hurle. Ça jacasse. Le monde entier chausse des lunettes de soleil pour guigner le spectacle. Ce pays-ci est détraqué. On nous cloue la gueule avec du sparadrap. On barricade nos rêves avec du fer à béton. Le monde entier se marre sur son canapé. On entend son rire jusqu'aux confins de Missouri. On venait de loin pour l'écouter. Darmala l'accompagnait en battant des mains. D'ailleurs tout le quartier s'y était mis, qui avec un accordéon, qui d'autre avec un bandonéon, une cloche, un tam-tam. Le gouvernement commençait à grincer des dents. Un autre jour on l'a vu se réveiller avec un gros cahier. Il venait de passer la nuit à écrire des lettres mortes. La presse parla d'un génie à la plume rouspéteuse. Mais pendant qu'il pérorait, une voiture aux vitres fumées lui est passé sur la gueule. La foule a hurlé de panique. Le petit corps barbotait dans le sang. Nous étions dimanche 3 avril à 5 h de l'après-midi. C'était un dimanche pas comme les autres. Il sentait la moutarde. On se demandait d'où il sortait. Le soleil chauffait à blanc. Les vieux se baladaient à poil. Déjà la veille les gens s'étaient doutés qu'il allait se passer quelque chose dans le voisinage. Il avait plu toute la nuit. Les trombes d'eau avaient couleur d'urines. Voilà, le môme venait d'être biffé de la liste officielle des vivants de la république. Darmala pleura pendant 3 jours et 3 nuits. Le ruisseau gonfla. Les eaux montèrent sur les toits, inondèrent les marchés et les hôpitaux, défoncèrent les prisons avant de disparaître définitivement dans un égout, à quelques mètres du palais. Au sixième jour on amena le corps de l'enfant-mystère au cimetière. Tout le quartier marcha silencieusement derrière le cercueil que portait le gentil curé italien sur ses épaules. On creusa rapidement un petit trou à côté d'une vieille tombe en briques cuites. Le chef de quartier s'approcha, débita son discours funéraire et fit signe aux deux croque-morts. Mais soudain, comme dans un songe, le cercueil s'ouvrit. Le môme se leva, balaya la foule de ces yeux coriaces, puis hurla d'une voix râpeuse : ohé, apportez-moi ma cravate rouge, je vais à la fête, le roi est mort, ce soir la reine dormira sous le pont ! Il s'éclata d'un gros rire narquois et dévala la pente. Sous le coup de l'émotion, le chef de quartier piqua une crise cardiaque. La foule se plia de panique. Le curé italien se signa 3 fois. Darmala, émue et ravie, se mit à chantonner comme un môme qui venait de boire son bol de lait...
Guy Alexandre Sounda
Angers, le 2 juillet 2009
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