je m'arrête. C'est une longue phrase. Je ne vous dis pas. Une phrase longue de Quinze kilomètres. On a dû l'écrire d'un seul trait...Elle commence comme ceci...je vais vous conter une histoire. Une histoire qui fera jaillir comme un volcan nos plus profonds désirs et nos intimes frustrations. Qui parlera de ceux qu'on a fusillé parce qu'ils avaient une gueule pas non conventionnelle. Ceux qu'on a obligé de partir sous le soleil. Ceux qui ne pourront plus jamais rester sur place. Une histoire qui nommera les désastres de notre monde des autres...
De nouveau je m'arrête. Elle me fait marcher cette phrase écrite par je ne sais qui...Je prends deux ou trois souffles puis je me lance dans le périlleux erxercice...une histoire qui mettra des mots sur nos maux sur nos odeurs nos frayeurs nos douleurs nos sueurs froides et nos blessures : celles d'hier et celles d'aujourd'hui...des mots sans détours des mots d'un soir de fournaise à Dogondoutchi sous un baobab des mots qu'on remue comme des cauris pour leur faire dire la vérité des mots crûs et nus de ceux qui chaque soir espèrent l'instant sublime : la fin des galères, la fin des foutaises...
Les guerres et les coups d'éclat que nous avons vus naître et qui nous vus naître ont laissé ici et là des traces sur la peau de nos enfants sur ma conscience de nos cousins. Il y en a qui mettront sans doute du temps à s'effacer...d'autres par contre ne partiront jamais... punaiser des mots sur nos maux pour ne plus avoir peur de mourir les yeux clos ne plus avoir à se demander si le ciel ne va pas nous tomber sur la tête des mots qui nous inviteraient à prendre le chemin qui va droit au c½ur droit à l'âme tout au fond de nous...
J'en reviens pas. Une si longue phrase faite de mots qui me disent quelque chose qui me parle à voix feutrée...ah oui je me souviens...un soir j'ai croisé deux de mes collègues en pays Dogon et, au milieu des salutations et des questions interminables sur l'existence l'un d'eux m'a dit : la solitude et l'errance peuvent amener l'homme à la folie ou à la résignation comme elles peuvent aussi lui donner la force de tisser des liens nouveaux avec le monde alentour ainsi qu'avec lui-même...et soudain une idée: pourquoi ne pas la mettre dans un journal hein un journal de corps et de voix un journal de mots et de paroles un journal qui oscillerait entre le poème et le conte la farce et la fable entre valeur et anti-valeur affection et antipathie espoir et désespoir, humour et dérision que tout le monde pourra lire...
..un journal qui ferait apparaître à la fois les déconcertantes gaucheries de la nature humaine et les étouffantes pantalonnades des hommes de notre temps un journal mais un vrai non pas ces feuilles de choux qu'on nous donne à brouter tous les jours mais un journal qui nous donnerait à voir en gros plan le mensonge grotesque dans le quel nous vivons un journal qui pourrait susciter sait-on jamais des regards neufs sur nous et les autres...qui dit mieux?
