Et ça fricote dans les angles morts de la république et ça crachote dans les chiottes de la municipalité. Et ça hurle de plaisir dans les puisards de la voirie. Et ça bouffe comme des régiments furieusement blindés. Chut. Et ça boit comme des Polonais d'avant-guerre. Et ça tricote des slogans à vous donner le tournis et la grippe. Papa nachional oyé ! La démocrachie oyé ! La vie pour eux se résume à quatre charmants petits verbes conjugués fesses sur le bidet au présent de l'indicatif : mangeailler boirailler dansailler baisailler. Travailler ? Ils ne connaissent pas ce verbe-là. Ils ne le connaissent pas ! Oui je le jure sur les deux tombes de mon fils coupé en deux morceaux pendant la guerre de juin mille neuf sans barricades !
C'est d'ailleurs pour ça qu'ils font la gueule aujourd'hui ! Une gueule de chinchard ! Une gueule de bois mort au cachot ! Une gueule à vous exploser la gueule à coups de marteau en plein midi ! Une gueule de fantassin déchu ! Une gueule de paillasse au bout d'un rouleau de papier-cul ! Les nouvelles ne sont pas bonnes. Radio Gombo crache le même chant de deuil depuis ce matin. De grosses larmes rouges coulent sur les pommettes de Madoukoutsé, vous savez le fameux ruisseau congolois qui charrie à longueur des journées des tonnes et des tonnes de sachets de caca. Personne ne sait d'où ça provient. L'autre jour maman m'a dit que ça vient du palais. Il paraît que c'est bourré de chieurs professionnels le palais. Des chieurs à lier. Des chieurs qui chient comme ils respirent. Qui ne peuvent pas s'empêcher de chier même quand ils dorment. Elle pense maman que dans six matins même pas la république deviendra un immense champ de cacaoyers. Tous les bouffeurs de caca du monde entier viendront faire leur petit marché chez nous.
Le Gombo Démocratique sera le premier pays producteur et diffuseur de caca brut. Ah oui ça nous changera du pétrole. Le pétrole toujours le pétrole. Y en a marre à la fin ! Il nous a rendu fous ce truc-là. Il nous a pourri la citrouille. Il nous a fait se massacrer les uns les autres. Vous entendez ça ? Massacrés et largués dans le fleuve Gombo. Il a débauché nos gosses. Pas bon le pétrole. Maman est en grève. Ça fait dix jours qu'elle n'a pas mis son pied à l'église. Elle bougonne sans arrêt. Elle se demande pourquoi le bon Dieu nous a collé une pareille saloperie dans les fesses. Elle a raison. Dieu ne pouvait-il pas inventer autre chose ? Le bédrole par exemple. Personne n'en veut. Ça sert à rien. Ça fait bientôt 400 ans que ça pourrit dans le fleuve !
Ah nous avions eu le bédrole à la place du pétrole ! Nous serions heureux. N'y aurait pas Self Gombo, vous savez cette putain de société boffeshore qui nous pompe notre pétrole pour une pincée de cacahuètes et de noix colas à la fin du mois ! N'y aurait pas toute cette avalanche de serpents broussailleux qui vous crachotent le feu et la poussière chaque fois que vous levez votre petit doigt. Les nanjas à tête de nouilles avariées. Les cobras à gueule d'alcoolos péteux. Les mambas aux narines bourrées de crottes de chien. N'y aurait pas de colonisés et d'intellectuels baveux qui braillent des discours à vous faire ronfler d'ennui etde rage dans les bras vos mamans. N'y aurait pas de maquisards dans nos forêts. N'y aurait pas de coups d'état à coups de marteau dans la gueule. Nous serions heureux de la tête aux pieds. Pas de pétrole. Rien que du bédrole. À nous la belle vie quoi. À nous le sommeil jusqu'aux oreilles. Nos enfants ne se feraient pas bouffer par des requins au large de la Méditerranée. Ils n'iraient pas chanter dans le métro moyennant dix malheureux centimes et dix vilains petits regards visqueux. Maman a raison. Si nous avions eu le bétrole seulement le bétrole ma femme ne serait pas partie avec ce salaud de Debouazo. Il travaille à Self Gombo. Il gagne des millions paraît-il. Il va se blanchir les fesses dix fois par an là-bas sur la rive gauche de la seine. Un vrai con. C'est vrai maman a raison. Elle parle beaucoup. Je reconnais. Mais putain, elle dit des choses qui arrivent tout le temps. Elle est intelligente. On aurait dû la mettre au gouvernement. Elle travaillerait cent cinquante mille fois mieux. Mais bon passons !
Revenons à la fesse de l'affaire ! Une affaire pas les autres affaires ! Une affaire à vous couper la langue ! Une triste affaire de gombo mal distribuée ! Une malheureuse petite affaire de fesses non subventionnées ! Une minable connerie d'affaire de pots-de-vin chinois ! Une affaire à faire hurler Dieu de colère ! Où en étais-je ? Ah oui les nouveaux riches et le jeudi noir ! Ils font la gueule des mauvais jours ce matin. Je les entends couiner à la radio. Ils pleurent chacun dans son patois. Papa national vient de casser sa pipe. Voilà pourquoi. Vous comprenez ? Le président est mort dans son lit de mort. Mort la braguette ouverte. Pas eu le temps de la fermer. Il avait une sacrée braguette notre Papa national. Bavarde et chieuse comme une meute de gamins au fond d'une classe de CP1. Elle nous a laissé une centaine de petits bâtards dans les angles morts de la république. Là où les yeux du peuple n'arrivent jamais. Mais çà personne ne le sait sauf maman. Quelle coriace ! Les nouveaux riches chialent. Papa national est mort. Il a été mangé par un palu rebelle qui se cachait dans son placard. Vous le croyez vous ? Moi non. Ça ne meurt pas de palu un président. Le peuple oui mais pas lui. Maman sait ce qui s'est passé. Il est mort à cause d'un petit pot aux roses dans lequel il cachait un tout petit serpent à sonnette que sa femme a découvert sous le lit alors qu'elle cherchait sa bague en diamant que venait tout juste de lui offrir son bel amant, le ministre des sots et forêts de la république. Le serpent n'est pas n'importe quel serpent. C'est un esprit. Un génie. Une sorte sirène des bois fabriqués par un marabout bourguignon. C'est grâce à cette bestiole qu'il est resté cinquante ans au pouvoir. Vous vous rendez compte ? Cinquante ans de pouvoir ! Cinquante de caca et de pipi dans les culottes du peuple ! Cinquante de bouse de vache dans nos bols tous les jours ! Cinquante ans de morve au fond des narines du peuple ! Cinquante ans de sottises !
Une chose : le marabout avait été clair. Personne d'autre que toi ne doit mettre son doigt dans le pot. Personne surtout pas ta femme ! Les choses avaient roulé sur leurs roulettes pendant cinquante ans. Roulées sur leurs patins à roulettes. Roulées dans la farine. Dans la mouise. Roulées dans su papier à rouler. Mais une putain de bague en diamant a mis fin à la roulotte. Une roulotte outrageusement russe. La femme a plongé sa main sous lit. Le pot n'était pas si loin. Le serpent a sorti ses sonnettes et ses crochets. La femme a crié. La bête a faufilé sous les draps. Le vent a beuglé. Le ciel s'est voilé. La maison a tremblé. La femme s'est écroulée sur le carreau. Morte sous les morsures. Papa national a accouru. Il n'a pas eu le temps de fermer sa braguette. Son c½ur a pété cinquante câbles à fois. Vous auriez eu peur. Ses poumons se sont noyés. Fin du tableau. Les nouveaux riches ne savent plus à quel chien se vouer. Les pauvres. Ils courent dans tous les sens. Ils se marchent dessus. Ils mettent dans leurs poches tout ce qui peut entrer dans leurs poches. Le temps presse. Il faut faire vite. L'aube n'est plus si loin. Personne ne doit savoir. Surtout pas le peuple. Il est chiant. Il peut nous poser des questions. De sales questions. Bordel faisons vite ! La radio continue à distiller le même chant. Mon ventre grogne. J'ai faim. J'ouvre les yeux. Je regarde ma montre. Il est quatre heures quarante. Ma femme ronfle. Un chapelet de frottements d'étoffes mouillés et de ronrons de blattes en chaleur s'échappent de son nez. Je me lève. Je me suis rappelé : un bouillon de chèvre aux champignons de brousse m'attendait à la cuisine. C'est pas facile de rêver au black. Ça vous creuse le ventre



