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petits bouts de rêves au black (3) : GOMBOVILLE ENTRE TROIS ET SIX HEURES DU MATIN

petits bouts de rêves au black (3) : GOMBOVILLE ENTRE TROIS ET SIX HEURES DU MATIN
Nom de dieu ! Gomboville n'a pas dormi sur ses deux oreilles cette nuit. Entre trois heures et six heures trente du matin les chiens poussaient des hurlements de chiens mouillés. Des hurlements à vous rompre les ficelles. Des hurlements cassants quoi ! On aurait dit une armée de chiens fantômes lâchée par le diable en personne. Même « les démocrates » l'une des gargotes les plus branchées du moment a fermé boutique plutôt que d'habitude. Ah oui. Elle a eu raison : sur la piste on entendait plus que la musique des chiens. Les buveurs ne savaient plus où donner de la bouteille. Jamais de mémoire de Gombovillois on avait entendu une meute de chiens hurler de cette manière-là. Non je vous jure. Ça commence par des roucoulements de hyènes puis des sifflements d'oiseaux nocturnes puis ensuite des craquements de feuilles mortes puis ensuite des chuintements d'alcoolos grippés. La ville a eu vraiment peur. Certains c½urs ont pété. Surtout les plus fragiles. J'ai vu des gens courir à l'église poitrine dehors. Les plus peureux ont même ficelé leurs ballots de défroques. Ils ont cru que c'est le quinze juin qui revenait en catimini.

Vous savez ce que c'est que le quinze juin mille neuf sans barricades ? Bon dieu, rappelez-vous cette fameuse guéguerre qui nous a tous foutu dehors il y a dix ans !

Maman m'a susurré qu'il se passe des choses étranges au palais. Voilà pourquoi les chiens hurlent comme des soudards. Papa national refuse de mourir eh oui de mourir au pouvoir. Il n'arrête pas de pleurer. Il pleure de midi à quatorze heures. Il pleure dans son patois. Je ne veux pas mourir au pouvoir ! Je veux vivre au pouvoir mais pas mourir ! Je suis venu au pouvoir pour vivre pas pour mourir putain de nom de dieu de merde de dieu ! Mais la mort refuse de l'écouter. Ah non pas cette fois-ci ! La dernière fois c'était il y dix ans. Le même baratin. Les mêmes larmes de phacochère. Elle est bien résolue la mort. Oh cette fois tu ne m'auras pas ! Papa national pleure en français. Ça ne marche pas. Cette mort-là n'entend pas une seule petite poussière de français. C'est pas une mort francophonique cette mort-là ! D'ailleurs personne au palais ne sait d'où elle sort. Personne n'a jamais vu une mort aussi baraquée. Une mort aussi bien bronzée. Une mort magnifiquement sapée. Chapeau melon. Cravate à fleurs de peau. Pompes en forme de bateau. La classe quoi ! Alors...

Il faut dire qu'il n'a pas de chance, Papa national. Pas de chance. Il vient de larguer quinze milliards dans une foutaise monumentale !

Je l'ignorais. C'est maman qui me l'a chuchoté entre deux verres de vin de palme. Sacrée maman ! Voilà : paraît qu'il a fait le tour des voyeurs et des voyants, le tour des charlatans et des marabouts, le tour de féticheurs et des margouillats, le tour des prêtres et des pasteurs, le tour des roublards et des rogneurs, le tour des griots à deux sous. Le tour des tours et des tournis avec la même phrase amère et saccadée dans la gueule : aidez-moi, je veux pas mourir au pouvoir, je veux vivre moi pas mourir bon dieu de merde ! Mais tous lui crachaient la même réponse. Vous ne pouvez pas faire autrement papa. Vous finirez par mourir au pouvoir. Les choses ont été écrites dans cette épaisseur-là. Dans cette fureur-là. Dans cette colère-là. Personne ne pourra les changer. Tu mourras au pouvoir. Point final. Puis le pays passera à autre chose. Le peuple se prendra un autre. Un autre capitaine. On t'oubliera. Même tes quarante gosses ne sauront même plus comment tu t'appelles. Ça le rendait malade t'entendre ça. Il en perdait sommeil. Pas possible ça. Sa femme avait eu beau lui murmurer ses plus belles berceuses mais rien ! Il ne mangeait plus et ne baisait plus. La phrase revenait entre deux grognements. Je veux pas mourir. Je veux pas putain ! Mais la mort était là. Pimpante. Parfumée...Le jour où son conseiller aux affaires triviales est venu lui annoncer qu'il y avait quelque part haute Romandie, dans une petite bourgade de six cent mille habitants une femme pas comme les autres femmes, une femme avec des couilles d'or, de vraies couilles d'or, il avait dansé comme il n'avait jamais dansé de sa vie. Une femme aux couilles d'or ? Tu veux rire ? Ça n'existe pas une femme aux couilles d'or ! Il avait plongé ses gros yeux dans les yeux cramoisis du conseiller pour y épingler quelque malice. C'est la vérité chef, elle a des couilles comme ce n'est pas possible. Grosses et dorées. Elle seule peut vous aider à rester au pouvoir sans y mourir. Elle fait des choses somptueusement couillues...

Maman m'a regardé. Un brin. Pour s'assurer que je ne dormais pas et que je l'écoutais de bout en bout. Elle n'a pas hésité de me récurer les oreilles pour ne pas que je perde un mot de ce qu'elle allait me dire. Elle a repris sa phrase : cette femme fait des choses couillues de bas en haut. Elle recoud les hommes que la vie a déchirés en petits morceaux de viande à braiser. Ah tiens, écoute le plus important : elle coach toutes sortes de chefs d'état ! Des chefs d'état en fin de parcours. Des chefs d'état à la retraite anticipée. Des chefs d'état déchiquetés par des rebellions chroniques. Des chefs d'état poussés dehors par on ne sait quel peuple culotté jusqu'au fond de la culotte. Des chefs d'état...Papa national avait donc dansé comme personne ne l'avait jamais vu danser au palais. Le lendemain il avait couru comme un gamin à l'aéroport. Un petit avion l'attendait au bout de la piste. Direction haute Romandie. Durant le voyage il s'était brodé les idées les plus folles. Des idées les plus incongrues. Les plus ubuesques. Les plus rocambolesques. Les plus poussiéreuses. Les plus cahoteuses. Les plus simiesques. Il s'était vu nageant à c½ur ouvert dans les bras de cette étrange dame dont ses collègues chefs d'état de la sous région vantaient les compétences et surtout la pugnacité des couilles.

Des couilles savantes. Des couilles qui vous sauvent la vie en un tour de passe-passe. Des couilles qui vous laissent sain et sauf au pouvoir. Des couilles qui meurent à votre place...

La ville n'a pas bien dormi cette nuit. A cause des chiens. A cause de cette mort bien sapée qui ne veut pas partir sans son papa national. A cause du président qui ne veut pas mourir au pouvoir. Je le comprends. On ne vient pas au pouvoir pour mourir mais pour vivre jusqu'à la fin des temps. La fin des temps. Celle qui ne finira jamais. Celle qui n'est pas encore là. Celle qui tarde à venir. Qu'il s'en aille hurle maman ! Qu'il s'en aille ! Je veux plus le blairer ce pauvre con ! Je la comprends aussi, maman. D'ailleurs personne ne veut plus de lui. Quarante au pouvoir. Tous ses collègues sont morts mais lui non. Il reste là. Il est tout fatigué. Tout avachi de la gueule. Tout rabougri de la tête aux pieds. Tout baveux des oreilles. Tout pouilleux du nez. Mais il reste quand même. La femme aux couilles en or n'a rien pu faire. Elle est coach pas féticheuse. Elle aussi lui a dit la même phrase : t'as pas le choix, tu mourras dans ton fauteuil de marbre. La mort ricane. Elle se balance dans la chambre. Elle attend son heure. J'ouvre mes yeux. Cinq heures du matin. Il faut que je sorte. Je viens d'avoir une idée en or. Je vais devenir coach moi aussi. Pas n'importe quel coach. Coach comme cette splendide dame. Le seul souci c'est que je ne les aurai jamais en or. Tant pis. Peu importe. Je cours à la bibliothèque. Il doit bien y avoir un bouquin qui traite du sujet. Comment coacher un chef d'état en fin de parcours et qui ne veut pas partir même quand toutes ses pommes sont cuites ?

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# Posté le vendredi 26 juin 2009 03:14

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