« Retour au blog de sounda

petits bouts de rêves au black (4) : MON PETIT ONCLE A DISPARU DANS UN VERRE DE VIN A LA PRESIDENCHE DE LA RIPOUBLIQUE

petits bouts de rêves au black (4)  : MON PETIT  ONCLE A DISPARU DANS UN VERRE DE VIN A LA PRESIDENCHE DE LA RIPOUBLIQUE
Chut. Une mauvaise nouvelle. Elle est tombée hier soir. Nous étions à table. Maman et moi à table. Autour d'un bouillon de caïman aux champignons de brousse. Chut. Personne ne sait mieux qu'elle tricoter un bouillon de caïman aux champignons de brousse au feu de bois. Même pas vous ! Un bouillon bien sauvage avec une soupe ambrée dans laquelle nagent une cohorte de piments rouges et verts et une meute de crevettes cueillies dans la fleur de l'âge. Je vous vois remuer les yeux. Qu'est ce qu'une crevette vient aboyer dans un bouillon de caïman ? Ne me le demandez pas. C'est la recette à maman. Sa recette-fetiche ! Elle me dit souvent que sa marmite est républicainement démocratique. Elle me dit : dans ma marmite, les serpents à sonnette côtoient les rats des champs sans aucune intention de meurtre, les phacochères se lissent la barbe sous les pattes d'éléphants sans aucun bruit, les queues de persil prêtent leurs voix et leurs senteurs aux lièvres et aux chèvres et tout ce beau petit monde cuit petitement sans aucun nuage de chichi. Nos hommes pourritiques devraient tous lui demander conseil. C'est vrai. Ne faut pas avoir honte. Surtout pas.

Comment faites-vous, chère Madame, pour cuire pendant des heures toutes ces ethnies de bestioles dans une même marmite sans qu'elles ne se crachent dessus ? Moi ça fait vingt ans que j'essaie de faire la même chose. Et moi trente ans ! Et moi donc ! Mais ça n'a jamais marché. Jamais. Mes ethnies se pissent dessus. Mes tribus se crèvent les yeux. Vous savez ce que c'est qu'un vrai foutoir républicain ?

Je lui demanderai un jour de vendre sa formule à la Franche. Elle en a bien besoin. Urgemment. Quoi vous ne le saviez pas ? Où avez-vous donc les yeux ! Ça grouille d'humaux la Franche ! Des humaux de toutes sortes. De toutes les tailles. Ceux d'outre-ciel avec des oreilles qui pendent. Ceux du bassin du Gombo avec des peaux tannées comme du cuir à cochon. Et puis ceux d'outre-terre flanqués de fesses-arrosoir qui éclaboussent les trottoirs que nos cousins les éboueurs se tuent à brosser la nuit. Les blackos. Les chinos. Les blédos. Les clandos. Les abracadabros. Un beau petit monde sans portes ni fenêtres, pour parler comme maman. Un malheureux petit monde qui rampe sans chaussettes sur les pavés de la gare de l'est. Ça pourrait nous rapporter des sous. D'ailleurs il n'y a pas que la Franche. Hélas. Le Gombo aussi. Ce petit pays de trois millions d'âmes même pas. Trois bouchées de millions de crottes qui se mâchent les oreilles matin et soir. Trois millions de poussières qui s'empoisonnent l'existence à coup de pilon. Trois millions de sornettes à la sauce gombo. Je le lui dirai demain matin. Non. Après-demain. C'est mieux. Elle sera encore triste demain matin maman. Triste et inconsolable. Pauvre maman. Son grand petit frère a disparu dans un demi-verre de vin rouge. Un demi-verre de vin rouge posé sur une table longue de trente mètres. Au milieu de six mille quatre cent demi-verres de vin rouge. La nouvelle nous est tombée hier soir pendant que nous nous régalions. Elle est tombée sans avertir. Maman tenait deux morceaux de viande sous la dent. Et moi quatre. Chut. Je mange plus loin que maman. Normal. Mon ventre grogne tout le temps. Même quand il faut pas. Alors je le fais taire à le bourrant au quart de tour. Quelquefois il se plaint. Quel farceur ! La vérité c'est qu'il tiendra pas une seconde dans les bourrasques de Yongo.

Il paraît qu'à Yongo les choses sont pourries comme c'est pas possible. Pourries de bas en haut. Pourries comme il faut pas. Les gens ne mangent qu'une fois par mois. C'est vrai ça ? J'y crois pas moi. Des sornettes tout ça. C'est pour décourager les clandestins. Manger une fois par mois ! Maman a hurlé plus fort qu'elle. Les murs ont volé en lambeaux. Son grand petit frère disparu dans un verre de porto ? La chose s'est passée à la présidenche de la ripoublique. À l'occasion de l'an vingt-six de la révolution sochaliste de mars 1977. Oh je ne vais pas vous le rappeler. Vous la connaissez, cette étourderie monumentale. Ça s'est passé en pleine nuit. Une grande fête. Les bières pleuvaient. Les sauces giclaient. Les crèmes dégoulinaient. Les vins suintaient. Une vraie bamboula du temps des Gromains. Les gens mangeaient à crever à même le sol. Pissaient comme des fontaines piquées d'hystérie. Tous les chefs étaient là. Les chefs de quartiers. Les chefs de clans. Les chefs de tribu. Les chefs des bureaux. Les chefs de machines à broyer du linge sale en famille. Les chefs des peaux bananes. Les chefs des ustensiles de cuisine. Impossible de les énumérer tous. Vous savez, il y a tellement de chefs de nous. Tous étaient là, je vous dis ! Vous êtes sourd ou quoi ? Et tous sont repartis les pieds sur les pieds. Tous sauf mon grand petit oncle ! Quelqu'un l'a vu disparaître dans ce putain de petit verre de vin rouge. Disparaître sans laisser de traces. Vous comprenez ? Sans laisser un brin de poussière sur le plancher. Je vous ai pas dit : il était chef lui aussi, mon petit oncle, chef des mangeurs de fromages. Il adorait le fromage. Dès qu'il entendait l'odeur d'un fromage quelque part il fonçait comme un taureau sans s'occuper des feux. Il s'en foutait des feux lui...

Maman a crié plus loin que ses poumons. Comment est-ce possible ? Un costaud comme lui ne peut pas se laisser avaler par un malheureux petit verre de vin ! Elle pleure. Elle vocifère. Elle s'éclate. Elle se griffe son visage ridé. Elle s'arrache ses cheveux blancs. En deux jours, elle a viré en une défroque triturée par une douleur blanchâtre et dégoulinante de sueur. Non. Pas possible. Il y a un lièvre sous la roche. Elle a sans doute raison. Il doit y avoir un éléphant sous le caillou. Comment croire à une mort pareille ? Un mec de 192 kilos disparaître dans un demi-verre ! C'est comme si on vous disait que Tarzan s'est noyé dans une bouteille de coca après avoir avalé 5 litres d'eau de mer. Que Rambo a été écrasé par un char en bambou. Que le ciel s'est écroulé dans les yeux d'un ivrogne. Que...

Que lui ont-ils fait ? Que leur a t-il fait ? Il était si gentil. Il ne parlait presque pas. Il fallait lui cogner dessus pour lui arracher un mot. Il passait sa vie dans le fromage. Le fromage et la roupille. C'est quoi cette embrouille à la noix de coco ? Elle s'est levée. Je parle de maman-là. Elle a noué son pagne trois fois. Elle a craché deux fois. Elle m'a regardé puis elle s'est mise à faire le compte des anguilles qui pouvaient y avoir sous la roche de cette mort pas possible pour un sou. J'ai compté avec elle. C'est ma maman quand même. Je ne pouvais pas la laisser seule dans cette popote. Nous avons compté jusqu'au matin. Nos narines et nos paupières se fermaient toutes seules. Le sommeil et la fatigue nous flanquaient de gros coups de reins. Mais nous avons tenu bon.

1ère anguille : et si c'était à cause de ses quatre petites lettres fermées adressées à Papa national qu'il a été zigouillé ? Quatre petites lettres écrites d'un seul trait en une nuit : papa national, tu n'es qu'une bouffissure, une épluchure, une goyave sans sucre, une crotte de chien enragée ! par ta faute, ce pays est entrain de devenir une ferraille rouillée, une brique cuite fissurée, une avalanche de maux bouseux, une putréfaction dans les yeux d'un gosse de six ans même pas, une calamité larguée par les fils du diable à coups de pieds dans le cul, une hachure qui pue la fin des fins, un vrai bordel !

2ème anguille : il a barbouillé, il y a trois mois une larme sur les murs d'un manoir appartenant au camarade premier secrétaire du parti gombolois du travail, une gigantesque larme qui coulait sur la joue d'un jeune soldat qui revenait du front sans ses deux bras et ses deux oreilles. Les miliciens ont passé dix jours à laver le dessin à l'eau de javel. Il ne partait toujours pas. Ils ont appelé les sapeurs-pompiers. Ils n'ont pas pu. Ils n'étaient pas assez sapés. La larme était une dure à cuir. Pour en finir ils ont fait venir les loubars du seizième régiment blindé. Il a écrabouillé le mur et le manoir.

3ème anguille : il allait chanter tous les soirs devant la statue du feu président assassiné par l'impérialisme et ses neveux locaux. Il chantait jusqu'au petit matin. Il chantait comme si c'était pour la dernière fois...Ah président ! Nous sommes devenus un pays maudit depuis que tu es parti. On s'arrache les dents et les yeux sur la place publique. Nous sommes de vraies bêtes de foire. Un spectacle honteux et lamentable. Les voisins sont obligés de chausser des lunettes fumées pour ne pas le voir. Les miliciens l'ont chassé à coups de crosse dans les mollets. Depuis la statue a changé de place. Ils l'ont caché dans l'arrière-cour du cimetière du parti.

Matin a ouvert la fenêtre de la baraque. Nous étions encore là à compter les anguilles. Midi a toqué à la porte. Furieusement. Rien. Bigrement rien. Nous cherchions encore. Nous avons fouillé partout jusqu'à la tombée de la nuit. Nous avons jeté sens dessous dessus. Les rocs. Les cailloux. Les galets. Les pavés. Les récifs. Nous avons soulevé les montagnes. Brûlé les toits et les greniers. Foutrement rien. Maman pleurait comme quand elle était enfant. On venait de lui ravir son frère. À cause d'une anguille qui n'était même pas sous une roche. Je pleurais avec elle. Nous pleurions tous les deux à la même vitesse. La même cadence. Le même volume. Le même...Le verre de la présidenche a avalé mon oncle. Le verre de la présidenche a englouti mon frère. Allons défoncer les fenêtres du palais. Allons tirer les volets du coupable. Allons mettre le feu à ses draps. Allons...

Ma femme m'a réveillé. Elle a eu peur. Je suais. Je criais dans mon sommeil. Je lançais des coups de pattes dans son ventre. Tiens, je vous ai pas dit : elle est enceinte. Enceinte de 6 mois. Déjà. C'est un garçon. C'est le féticheur qui nous l'a dit. L'infirmier n'a rien dit encore. Je me lève. Je tire les rideaux. Pas ceux de la présidenche. Je tiens à vivre moi. Il fait jour. Les oiseaux font la fête dans la cour...

Guy Alexandre Sounda
Les textes publiés sous cette rubrique sont protégés à la SACD. Demander l'autorisation de l'auteur pour toute exploitation ou reproduction de quelque nature que ce soit.

# Posté le samedi 27 juin 2009 08:44

Modifié le lundi 29 juin 2009 15:19

« Article précédent : petits bouts de rêves au black (3) : GOMBOVILLE...

Article suivant : petits bouts de rêves au black 5 : L'ENFANT... »