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petits bouts de rêves au black (6) : JE ME SUIS REVEILLE D'UN BON PIED DROIT CE MATIN !

petits bouts de rêves au black (6) : JE ME SUIS REVEILLE D'UN BON PIED DROIT CE MATIN !
Ah. Je me suis réveillé ce matin d'un bon pied. Un bon pied droit. Très longtemps que ça m'était plus arrivé, se réveiller d'un bon pied droit ! La dernière fois remonte à...la semaine qui vient de passer ? Le mois dernier sans doute ? Et pourquoi pas l'année d'avant ? Oh je sais plus ! Ça doit faire longtemps. J'en garde quelques petits bouts dans les yeux. Tout de même. Il avait dansé jusqu'à midi, mon pied droit. Danser comme un vrai saint. Pas besoin de musique pour danser, vous savez. Pas besoin. Il danse sur tout ce qui ronronne aux alentours. Tout ce qui froufroute dans les recoins. Tout ce qui miaule entre les fissures. Personne ne peut l'arrêter de danser dans ces cas-là. Même pas moi. Je te jure !

Mon chef du quartier en avait eu pour son compte ce jour-là. M'en souviens encore. Il avait voulu l'arrêter, mon pied droit qui dansait comme un vrai saint. Dis donc, on n'arrête pas un pied droit qui danse, tu le savais pas ? Ah il s'était fâché, mon pied droit. Une colère tropicale. Vous savez ce que c'est qu'une colère tropicale ? Des yeux qui clignotent rougement, une gueule qui se tord comme une machine à tordre, des dents qui claquent comme si on les avait lâché au milieu d'un champ d'hiver, le c½ur qui cogne et sonne à la fois, des mains qui fulminent, des narines qui palpitent. Vous n'avez qu'une seule envie écrabouiller jusqu'à la dernière goutte de salive, triturer jusqu'à la dernière herbe.

Faut pas l'arrêter, mon pied droit quand il danse ! Demandez mon chef du quartier ! Il vous en dira des nouvelles. Il avait chialé comme le gosse de ma cousine germaine. La cognée avait été douloureuse et pimentée. C'est de sa faute ! Il avait voulu l'arrêter. Ça l'emmerdait de le voir danser comme ça. Comme si c'était mon pied, le responsable de sa boiterie. Chut, il boite, mon chef, il boite du pied droit. Une honteuse boiterie à chier de rire. Une lamentable boiterie ramassée après une nuit de cuite pure et dure dans une gargote cachée au fond de Gomboville. Une cuite pas raisonnable. Une cuite suicidaire. Trente six bouteilles de bière allemande dans le giron en une seule nuit. Tout ça pour fêter une nomination à deux balles.
Une nomination ? Tout ça pour une putain de nomination ? Je vous le dis : ce pays est un vrai théâtre à ciel ouvert. Même les grecs n'auraient pas rêvé mieux !

Tout le quartier l'avait mis en garde. Chef, tu es cinglé de boire comme si la fin du monde était proclamée pour après demain midi au fond de ta gorge. Mêmes les Polonais ne boivent plus comme tu bois. Arrête, chef ! Il n'avait rien voulu entendre. Il avait continué à avaler ses grosses allemandes. Les unes après les autres. Toutes les six minutes. Non toutes les trois. Puis il s'était levé gaillardement et s'était dirigé vers la piste bondée. Son ventre avait pris un gros coup de ballon. Trente six grosses allemandes ! Ses yeux étaient devenus biereux et son c½ur bouilleux. La musique grondait. Les lumières dansaient de toutes leurs couleurs. Il avait machinalement ouvert sa braguette et avait arrosé de son eau kaki le bout de moquette gris qui couvrait la piste de danse. Il avait pissé pendant des heures. On aurait dit un robinet en colère. Le bar avait viré brusquement à l'hystérie. Les buveurs avaient arrêté de boire. Les peloteurs de peloter. Les embrasseurs d'embrasser. Les danseurs de danser. Les caresseurs de caresser. Les regardeurs de regarder. Les emmerdeurs d'emmerder. Les guetteurs de guetter. Comment est-ce possible ? Nom de dieu, non ! Tous criaient au scandale en pointant cet étrange bonhomme d'un âge avancé qui flanquait ses trente six allemandes sur le parquet sans aucune gêne dans sa quéquette. L'½il goguenard et exquis, il continuait à pisser comme un robinet géant.

Le bar était inondé jusqu'au fond de la bouteille. Les gens pataugeaient dans le pipi. Le gros pipi du chef. D'autres se noyaient. Les mégots, les verres et les tabourets se baladaient gaiement au fil de l'urine qui puait l'allemande. C'est affreux une urine qui pue l'allemande. Une odeur dure à avaler. Une odeur pénible. Une odeur de fond de culotte à la piquette rouge. Une odeur pigalloise. Mon chef du quartier pissait en chantant la Barseillaise. Allons enfants de la fatigue, le jour de poisse est arrivé ! Allons gosses de la géhenne, les ballons ronds sont dégonflés ! On avait arrêté la musique. On avait tout arrêté. Pas possible ça ! Un chef de quartier qui pisse en l'air comme un ruisseau ? Putain, il ne pouvait pas le faire dans son lit ?

Qu'est ce qu'il a à nous emmerder comme ça ! Oh comprenez, c'est parce qu'il vient d'être nommé chargé des érections présidentielles. C'est pour ça qu'il pisse comme on ne pisse plus de nos jours.

C'est vrai. Mon chef du quartier avait été nommé chargé des érections présidentielles du jour au lendemain grâce à ses cheveux blancs et à ses yeux rouges. C'est sur lui que pesait désormais l'après-demain du commandant des armées Yango na Yango, notre cher président que les gosses des quartiers périphériques avaient surnommé Papa Soudard. Il devait se creuser la tête nuit et jour. Se creuser la tête pour trouver la formule qui passe. La formule facile à avaler. La formule qui fasse oublier les trente cinq ans de pipi et de caca. Les trente ans de déboire majuscule. Trente cinq ans de coups de poings dans la gueule. Trente cinq ans d'armes à feu. Trente cinq ans de coups foireux. Trente cinq ans de...

Ah c'est pour ça qu'il nous pisse le fleuve Gombo ? Putain de nom de dieu de merde !
L'homme avait, fulminant de rage tropicale, avait nagé jusqu'à mon chef de quartier qui continuait à pisser en chantant la Gombolaise d'une voix rauquement érectionnelle. Il avait sorti son pied droit d'un seul trait et s'était mis à cogner la viande biéreuse et allemande de mon chef de quartier. Il avait cogné jusqu'à l'évanouissement. Jusqu'à la fin des cacahuètes. Jusqu'à la fin des mouettes...Suffit ! Maintenant vous savez pourquoi il boite, mon chef de...N'allez plus me le demander. C'est drôle comme mon pied droit danse comme un pied droit. Personne n'ose l'arrêter. Ils savent ce qu'ils encourent. Le seul souci c'est que je sais pas pourquoi il danse comme ça. Il ne me dit rien. Alors je tente d'imaginer. Je tente de me mettre à sa place. Je me tricote des choses. Les plus folles. Les plus dingues. Papa Soudard a perdu ses érections. Sa femme est partie. Les badauds jubilent. Et soudain j'entends maman hurler. Elle gronde comme je ne l'ai jamais vu gronder. Elle me traite de petit imbécile.

Pourquoi tu n'y es pas allé ? Pourquoi nom de dieu de merde ! La fille du président a passé toute la matinée à distribuer des billets de mille francs devant le grand marché !

J'ai ouvert les yeux. Ma femme me regardait. L'½il goguenard. Elle sait tout sur mes activités nocturnes. Elle sait que je rêve comme il n'est pas permis de rêver. Elle dépose un baiser brûlant sur mes lèvres. Je me lève. Je file à la cuisine...

Aosta, Italie, le 09 juillet 2009

Petits bouts de rêves au black est un recueil de recits/nouvelles déposé à la SACD. Veuillez demander l'autorisation à son auteur pour toute exploitation.
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# Posté le jeudi 09 juillet 2009 19:07

Modifié le samedi 11 juillet 2009 10:10

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