Je marchais comme une montre détraquée. Je savais même pas où j'allais. Je refusais de savoir. A quoi bon ? Quand on n'a plus rien à branler il vaut mieux se laisser porter ses jambes. C'était la formule que j'avais trouvée pour ne pas péter les plombs : se laisser porter par mes jambes, eh oui ça marche ! Entre six heures trente du matin et minuit mes jambes me traînaient d'égout en égout, de caniveau en caniveau, de ferraille en ferraille sans un brin de repos. La seule pause à la quelle j'avais droit c'était une jolie petite pause-prière devant une église chaque fois que j'en voyais une, et dieu seul sait combien dans cette ville les églises poussent comme des petits pains de singe dans la prairie d'à côté. Une petite pause-prière : un gros signe avec mon pouce et mon index en remuant légèrement la tête comme font les lézards lorsqu'ils se retrouvent entre deux cloisons. Et je repartais comme une montre détraquée.
La triste vérité c'est que je ne voulais pas rentrer à la maison avant que le voisinage ne se soit mis à ronfler. Je détestais mon voisin de la tête aux pieds. Un vrai fils de pute ! Je détestais son rire narquois, son regard goguenard, ses jets de salive hilares. Ah si j'avais été sorcier une seule petite seconde je n'aurais pas hésité à les bouffer, lui et sa meuf. Ils racontaient à qui voulait entendre que je ne servais à rien, que je n'étais qu'une minable crotte de chien, une lamentable bouse de vache même pas fertilisante et que même les videurs de poubelles des bas quartiers n'auraient jamais voulu de moi, que j'étais une moisissure mortelle. Non mais vous vous rendez compte ? Tout ça parce que je sortais avec leur fille six petites fois par semaine ! Pour eux je n'avais pas la gueule et les yeux de l'emploi. Ils me haïssaient. Ils ne comprenaient ce que leur fille bien aimée me trouvait de si potable. Tu es complètement larguée, ma fille ! Où trouves-tu le courage d'aller te frotter à cette couleuvre baveuse, cette petite couille sans poil, ce malabar des champs brûlés ? Mais ouvre les yeux, bon dieu de merde ! Tu n'as pas vu ses yeux ? On dirait des gousses d'ail. A longueur des journées ils la martelait d'injures et d'insanités. La pauvre n'en pouvait plus. Elle se bouchait les oreilles avec du papier à rouler. Elle pleurait comme une fontaine.
Tout ça parce que je n'étais pas suffisamment beau pour la famille et qu'en plus je pointais zéro kopeck tous les trente du mois. Pas beau, moi ? Comment ça, pas beau ! J'ai deux ou trois fentes sur la gueule, des poils blancs qui me sortent des narines, des yeux qui grimacent même quand je les ferme bon et alors ? Je ne suis pas le premier ! Ça fait une grosse dizaine d'années que je suis au chômage, enfin que j'étais au chômage. Une dizaine d'années, c'est long ! Mais c'était pas de ma faute. Le boulot, je l'avais cherché, crois-moi. Je l'avais cherché dans tous les trous, dans toutes les fissures. Mais rien foutrement rien ! Un jour j'ai arrêté de chercher. Je voulais trouver. De toute façon il n'y avait plus rien à chercher dans ce pays. Comme si tous les trous de recherche avaient été bouchés par je ne sais quel enfoiré. Dès que maman me voyait rentrer les épaules affaissées dans mes épaules et la tête bouffie dans ma tête elle se mettait à pleurer. Mon pauvre, tout ça parce que tu es le fils de personne ! Le fils de personne ? J'ai dû la secouer un peu pour qu'elle me dise ce qu'elle entendait par là. Elle m'a tout craché. Ça remonte de si loin tout ça.
Je ne suis pas ta vraie mère, mon fils. Je ne l'ai jamais été. Pardonne-moi. Je t'ai cueilli un soir au pied d'un
safoutier sur la route du grand marché. Tu avais un an et demi. Je me souviens : je maugréais tout le long du
chemin ce jour-là, oh c'est parce que ma journée n'avait pas été fructueuse, quelle galère, je trainais mes invendus, cinquante kilos de gombos sur le dos.
J'avais pleuré. Elle aussi. Nous avions pleuré toute la soirée. Moi, le fils de personne ! C'est rien, mon fils, tu n'es pas le seul, les fils de personne, j'en connais des tas dans ce pays. De larmes en larmes, j'avais fini par me broder une raison avec le soutien de maman qui n'était pas ma mère. J'avais décidé d'être quelqu'un même si j'étais le fils de personne. Je cherchais. Je cherchais par toutes les ficelles. Je ne trouvais foutrement rien. Gombo-ville n'était plus comme il y a vingt ans, tu sais. Les usines fermaient les unes après les autres. La poussière montait tous les lundis. La poussière et la moisissure. La moisissure et la mouise. Les chômeurs s'empilaient comme des rats sur les pavés. Les filles accouchaient dehors. Les hôpitaux coutaient de plus en plus chers. Personne n'osait plus prendre un taxi. Trop couteux. Tout le monde marchait. Il y avait plus de monde dans la rue que dans les fabriques. Plus de monde dans les bars et que dans les bureaux. Plus de monde dans les chiottes et les cavernes. Laisse tomber, tu n'aurais pas survécu. C'était la poisse, je te dis, la poisse majuscule avec des poils qui débordaient !
La vie est belle. Le ciel est vert. La mort est loin. J'ai dégotté un job super sympa ! Le voisin d'en face a failli avaler sa salive quand je lui ai flanqué la nouvelle. J'ai été pris comme détective. Oh attention pas n'importe le quel, je suis détective matrimonial engagé par l'épouse du camarade secrétaire général du parti gombolois du travail, gros amateur de viande fraîche et député à ses heures perdues. Mon boulot consiste à le talonner matin et soir en me faisant passer pour un clochard égaré. J'ai un chien qui me sert de guide. Un petit chien affublé d'une tignasse rouge, la couleur du parti national. Pas beau tout ça ? Maman qui n'est pas ma mère m'a embrassé sur mes oreilles comme font les chinois quand ils sont heureux parait-il. Il a dansé la rumba toute la nuit. Elle a chanté a capella jusqu'au matin. Le voisinage n'en revient pas. Le fils de personne a enfin trouvé un taf. Ma copine exulte. Depuis le temps qu'elle attend ce moment. Maintenant elle va pouvoir enfin sortir au grand jour, affronter les regards de ses copines, ces railleuses qui ne lui laissaient aucun répit...
Il faut dire que c'est un boulot en or, ce boulot. Je me lève. Je me rase. Je me lave. sans Je prends mon chien et mes défroques de clochard. Je monte dans le bus 5 en direction de Ponton-la-brue, un quartier chaud où personne ne connait personne, où les vieilles prostituées viennent revendre au noir leurs charmes des temps passés. Je me pointe en face de la Guinguette de Yoro, une gargote qui fait son plein dès dix heures du matin. Et là j'attends comme si je n'attendais pas, comme si le monde avait arrêté de bouger, comme je ne savais plus comme je m'appelle. Je sifflote de temps en temps. Je fume une clope entre chaque minute. Une heure plus tard je vois apparaître au coin de la rue une nana aussi belle que la fille de Témbo Bessi, tu la connais, cette terrible beauté dont les yeux et les lèvres fait trembler tout le gouvernement ?
Ma toute première journée a été fructueuse : la nana est passée devant moi, j'ai fais comme si mes yeux n'étaient que deux malheureux petits cailloux morts depuis des années, et dix minutes plus tard, le camarade secrétaire général du parti est venu garer sa grosse caisse aux vitres fumées devant la guinguette, je l'ai reconnu toute de suite grâce à son grosse ventre et ses lunettes serties de diamants bleus. Ils se sont pris la main. J'entendais la nana ronronner. On aurait dit Alice dans les bras de Morphée. Je me suis approché. Le barman est arrivé en deux coups de vent. On ne fait pas attendre le camarade secrétaire. Les deux amoureux ont commandé des oeufs de boa, deux langues de boeuf et un bidon de champagne polonais. La fille riait de temps en temps en croisant et décroisant ses jambes nues. Le camarade secrétaire gloussait comme un imbécile en ajustant ses grosses lunettes. Une musique sensuelle se faufilait discrètement sous la table. Je prenais des notes des photos en même temps. Mon gentil petit chien aboyait des petits coups secs pour m'encourager. Sacré petit chien ! Mais soudain il s'est mis à aboyer de plus en plus gros et vite. Qu'est ce qui te prend, petit ? Il a levé sa patte en direction du kiosque à journaux, au coin de la rue. J'ai failli cracher mon souffle. C'est pas possible ! Le défunt commandant Angelos Yéngo en chair et en os ! Il discutait à gorge déployée avec un autre défunt commandant. Qu'est ce qu'il fout là ? Voyons, ça ne peut pas être lui ! Ça fait trente ans qu'il est mort assassiné par l'impérialisme et ses neveux locaux ! Son corps avait été même retrouvé en six morceaux pas loin du palais. Son épouse avait porté plainte et deuil en même temps. Sa mère s'était suicidée. Le pays avait pleuré comme un gamin.
Nous l'aimions beaucoup, ce type. Il avait fait construire trois usines à gaz domestique et deux barrages sous son règne. Qu'est ce qui fout là ? C'est son sosie, pas lui ! Je parlais tout seul pendant que mon gentil petit chien me lançait des regards sanglants. Il n'y comprenait que dalle lui aussi. J'ai rangé mon matériel de détective. J'ai filé. C'est mauvais signe ça. Depuis quand les morts viennent-ils rôder chez les vivants ? Depuis quand lisent-ils les mêmes journaux que nous hein ?Depuis quand dismoi ? Bientôt ils se mettront à monter nos filles dès que nous aurons tourné le dos. C'est très mauvais signe. Très mauvais signe ? Maman pense le contraire. Elle dit que défunt Angelos Yéngo est revenu pour nous débarrasser définitivement de cette racaille qui glande au pouvoir depuis des décennies. Elle a même ajouté qu'elle serait d'accord que tous les vivants et les morts des villes et des campagnes mènent une révolution qui mettrait sens dessous dessus, une putain de révolution qui mettrait un coup de poing final à toute cette popote congoloise de merde !
La vie est belle. La mort aussi. C'est vrai. Tout est vert autour de moi. Je me suis réveillé à neuf heures. Ma femme chante. Elle est gaie. Son ventre n'arrête pas de pousser. Bientôt elle sera maman. Mon ventre grogne. Je file à la cuisine. C'est pas facile, rêver au black !
Guy Alexandre Sounda
Aosta, le 26 juillet 2009

