petits bouts de rêves au black 8 : LE FILS DE PERSONNE

petits bouts de rêves au black 8 : LE FILS DE PERSONNE
Ah si vous saviez comme je suis heureux ! La vie est belle ! J'ai dégotté un job à plein temps ! Ça fait un bail que j'attendais cette occase ! Je commençais à rouiller de la moelle ! Le voisin d'en face n'arrêtait pas de me rire sous les aisselles chaque fois qu'ils me voyait passer devant chez lui. J'avais fini par changer de sentier. Ça devenait insupportable. Chômeur à la retraite ! C'est comme ça qu'il m'appelait. Je n'osais pas répondre à la provocation. La force me manquait. Je sortais le matin. Je revenais tard le soir. Claqué jusqu'à la rate. Je traînais des tonnes et des tonnes de vadrouille dans les jambes. Pas marrant, le quotidien d'un chômeur. Je commençais toujours par l'avenue des trois martyrs. Vous connaissez ? Celle qui roule ses crevasses et ses rigoles derrière l'usine à bière. Mais avant de continuer je m'arrêtais un brin devant la paroisse Saint Ernest de la Graille. Elle me dit souvent maman qu'il n'est pas bon ah mais vraiment pas bon de passer la tête baissée devant une église. Il faut toujours s'arrêter et faire un gros signe avec son pouce et son index un peu comme celui que les flics font quand ils voient passer un gendarme avec une nana. Ça porte chance, paraît-il. Après l'église je dévalais le boulevard des armées puis je remontais doucement la rue de la soif, vous savez la fameuse petite venelle qui passe sous le château d'eau presque tous les jours, puis je laissais tranquillement me perdre dans les dédales sombres des quartiers de la motte aux cailles.

Je marchais comme une montre détraquée. Je savais même pas où j'allais. Je refusais de savoir. A quoi bon ? Quand on n'a plus rien à branler il vaut mieux se laisser porter ses jambes. C'était la formule que j'avais trouvée pour ne pas péter les plombs : se laisser porter par mes jambes, eh oui ça marche ! Entre six heures trente du matin et minuit mes jambes me traînaient d'égout en égout, de caniveau en caniveau, de ferraille en ferraille sans un brin de repos. La seule pause à la quelle j'avais droit c'était une jolie petite pause-prière devant une église chaque fois que j'en voyais une, et dieu seul sait combien dans cette ville les églises poussent comme des petits pains de singe dans la prairie d'à côté. Une petite pause-prière : un gros signe avec mon pouce et mon index en remuant légèrement la tête comme font les lézards lorsqu'ils se retrouvent entre deux cloisons. Et je repartais comme une montre détraquée.

La triste vérité c'est que je ne voulais pas rentrer à la maison avant que le voisinage ne se soit mis à ronfler. Je détestais mon voisin de la tête aux pieds. Un vrai fils de pute ! Je détestais son rire narquois, son regard goguenard, ses jets de salive hilares. Ah si j'avais été sorcier une seule petite seconde je n'aurais pas hésité à les bouffer, lui et sa meuf. Ils racontaient à qui voulait entendre que je ne servais à rien, que je n'étais qu'une minable crotte de chien, une lamentable bouse de vache même pas fertilisante et que même les videurs de poubelles des bas quartiers n'auraient jamais voulu de moi, que j'étais une moisissure mortelle. Non mais vous vous rendez compte ? Tout ça parce que je sortais avec leur fille six petites fois par semaine ! Pour eux je n'avais pas la gueule et les yeux de l'emploi. Ils me haïssaient. Ils ne comprenaient ce que leur fille bien aimée me trouvait de si potable. Tu es complètement larguée, ma fille ! Où trouves-tu le courage d'aller te frotter à cette couleuvre baveuse, cette petite couille sans poil, ce malabar des champs brûlés ? Mais ouvre les yeux, bon dieu de merde ! Tu n'as pas vu ses yeux ? On dirait des gousses d'ail. A longueur des journées ils la martelait d'injures et d'insanités. La pauvre n'en pouvait plus. Elle se bouchait les oreilles avec du papier à rouler. Elle pleurait comme une fontaine.

Tout ça parce que je n'étais pas suffisamment beau pour la famille et qu'en plus je pointais zéro kopeck tous les trente du mois. Pas beau, moi ? Comment ça, pas beau ! J'ai deux ou trois fentes sur la gueule, des poils blancs qui me sortent des narines, des yeux qui grimacent même quand je les ferme bon et alors ? Je ne suis pas le premier ! Ça fait une grosse dizaine d'années que je suis au chômage, enfin que j'étais au chômage. Une dizaine d'années, c'est long ! Mais c'était pas de ma faute. Le boulot, je l'avais cherché, crois-moi. Je l'avais cherché dans tous les trous, dans toutes les fissures. Mais rien foutrement rien ! Un jour j'ai arrêté de chercher. Je voulais trouver. De toute façon il n'y avait plus rien à chercher dans ce pays. Comme si tous les trous de recherche avaient été bouchés par je ne sais quel enfoiré. Dès que maman me voyait rentrer les épaules affaissées dans mes épaules et la tête bouffie dans ma tête elle se mettait à pleurer. Mon pauvre, tout ça parce que tu es le fils de personne ! Le fils de personne ? J'ai dû la secouer un peu pour qu'elle me dise ce qu'elle entendait par là. Elle m'a tout craché. Ça remonte de si loin tout ça.

Je ne suis pas ta vraie mère, mon fils. Je ne l'ai jamais été. Pardonne-moi. Je t'ai cueilli un soir au pied d'un
safoutier sur la route du grand marché. Tu avais un an et demi. Je me souviens : je maugréais tout le long du
chemin ce jour-là, oh c'est parce que ma journée n'avait pas été fructueuse, quelle galère, je trainais mes invendus, cinquante kilos de gombos sur le dos.

J'avais pleuré. Elle aussi. Nous avions pleuré toute la soirée. Moi, le fils de personne ! C'est rien, mon fils, tu n'es pas le seul, les fils de personne, j'en connais des tas dans ce pays. De larmes en larmes, j'avais fini par me broder une raison avec le soutien de maman qui n'était pas ma mère. J'avais décidé d'être quelqu'un même si j'étais le fils de personne. Je cherchais. Je cherchais par toutes les ficelles. Je ne trouvais foutrement rien. Gombo-ville n'était plus comme il y a vingt ans, tu sais. Les usines fermaient les unes après les autres. La poussière montait tous les lundis. La poussière et la moisissure. La moisissure et la mouise. Les chômeurs s'empilaient comme des rats sur les pavés. Les filles accouchaient dehors. Les hôpitaux coutaient de plus en plus chers. Personne n'osait plus prendre un taxi. Trop couteux. Tout le monde marchait. Il y avait plus de monde dans la rue que dans les fabriques. Plus de monde dans les bars et que dans les bureaux. Plus de monde dans les chiottes et les cavernes. Laisse tomber, tu n'aurais pas survécu. C'était la poisse, je te dis, la poisse majuscule avec des poils qui débordaient !

La vie est belle. Le ciel est vert. La mort est loin. J'ai dégotté un job super sympa ! Le voisin d'en face a failli avaler sa salive quand je lui ai flanqué la nouvelle. J'ai été pris comme détective. Oh attention pas n'importe le quel, je suis détective matrimonial engagé par l'épouse du camarade secrétaire général du parti gombolois du travail, gros amateur de viande fraîche et député à ses heures perdues. Mon boulot consiste à le talonner matin et soir en me faisant passer pour un clochard égaré. J'ai un chien qui me sert de guide. Un petit chien affublé d'une tignasse rouge, la couleur du parti national. Pas beau tout ça ? Maman qui n'est pas ma mère m'a embrassé sur mes oreilles comme font les chinois quand ils sont heureux parait-il. Il a dansé la rumba toute la nuit. Elle a chanté a capella jusqu'au matin. Le voisinage n'en revient pas. Le fils de personne a enfin trouvé un taf. Ma copine exulte. Depuis le temps qu'elle attend ce moment. Maintenant elle va pouvoir enfin sortir au grand jour, affronter les regards de ses copines, ces railleuses qui ne lui laissaient aucun répit...

Il faut dire que c'est un boulot en or, ce boulot. Je me lève. Je me rase. Je me lave. sans Je prends mon chien et mes défroques de clochard. Je monte dans le bus 5 en direction de Ponton-la-brue, un quartier chaud où personne ne connait personne, où les vieilles prostituées viennent revendre au noir leurs charmes des temps passés. Je me pointe en face de la Guinguette de Yoro, une gargote qui fait son plein dès dix heures du matin. Et là j'attends comme si je n'attendais pas, comme si le monde avait arrêté de bouger, comme je ne savais plus comme je m'appelle. Je sifflote de temps en temps. Je fume une clope entre chaque minute. Une heure plus tard je vois apparaître au coin de la rue une nana aussi belle que la fille de Témbo Bessi, tu la connais, cette terrible beauté dont les yeux et les lèvres fait trembler tout le gouvernement ?

Ma toute première journée a été fructueuse : la nana est passée devant moi, j'ai fais comme si mes yeux n'étaient que deux malheureux petits cailloux morts depuis des années, et dix minutes plus tard, le camarade secrétaire général du parti est venu garer sa grosse caisse aux vitres fumées devant la guinguette, je l'ai reconnu toute de suite grâce à son grosse ventre et ses lunettes serties de diamants bleus. Ils se sont pris la main. J'entendais la nana ronronner. On aurait dit Alice dans les bras de Morphée. Je me suis approché. Le barman est arrivé en deux coups de vent. On ne fait pas attendre le camarade secrétaire. Les deux amoureux ont commandé des oeufs de boa, deux langues de boeuf et un bidon de champagne polonais. La fille riait de temps en temps en croisant et décroisant ses jambes nues. Le camarade secrétaire gloussait comme un imbécile en ajustant ses grosses lunettes. Une musique sensuelle se faufilait discrètement sous la table. Je prenais des notes des photos en même temps. Mon gentil petit chien aboyait des petits coups secs pour m'encourager. Sacré petit chien ! Mais soudain il s'est mis à aboyer de plus en plus gros et vite. Qu'est ce qui te prend, petit ? Il a levé sa patte en direction du kiosque à journaux, au coin de la rue. J'ai failli cracher mon souffle. C'est pas possible ! Le défunt commandant Angelos Yéngo en chair et en os ! Il discutait à gorge déployée avec un autre défunt commandant. Qu'est ce qu'il fout là ? Voyons, ça ne peut pas être lui ! Ça fait trente ans qu'il est mort assassiné par l'impérialisme et ses neveux locaux ! Son corps avait été même retrouvé en six morceaux pas loin du palais. Son épouse avait porté plainte et deuil en même temps. Sa mère s'était suicidée. Le pays avait pleuré comme un gamin.

Nous l'aimions beaucoup, ce type. Il avait fait construire trois usines à gaz domestique et deux barrages sous son règne. Qu'est ce qui fout là ? C'est son sosie, pas lui ! Je parlais tout seul pendant que mon gentil petit chien me lançait des regards sanglants. Il n'y comprenait que dalle lui aussi. J'ai rangé mon matériel de détective. J'ai filé. C'est mauvais signe ça. Depuis quand les morts viennent-ils rôder chez les vivants ? Depuis quand lisent-ils les mêmes journaux que nous hein ?Depuis quand dismoi ? Bientôt ils se mettront à monter nos filles dès que nous aurons tourné le dos. C'est très mauvais signe. Très mauvais signe ? Maman pense le contraire. Elle dit que défunt Angelos Yéngo est revenu pour nous débarrasser définitivement de cette racaille qui glande au pouvoir depuis des décennies. Elle a même ajouté qu'elle serait d'accord que tous les vivants et les morts des villes et des campagnes mènent une révolution qui mettrait sens dessous dessus, une putain de révolution qui mettrait un coup de poing final à toute cette popote congoloise de merde !

La vie est belle. La mort aussi. C'est vrai. Tout est vert autour de moi. Je me suis réveillé à neuf heures. Ma femme chante. Elle est gaie. Son ventre n'arrête pas de pousser. Bientôt elle sera maman. Mon ventre grogne. Je file à la cuisine. C'est pas facile, rêver au black !

Guy Alexandre Sounda
Aosta, le 26 juillet 2009

# Posté le mardi 28 juillet 2009 12:56

Modifié le mardi 28 juillet 2009 13:09

petits bouts de rêves au black 7 : UNE ERECTION PRESIDENTIELLE A COUPS DE RIENS CFA

petits bouts de rêves au black 7 : UNE ERECTION PRESIDENTIELLE A COUPS DE RIENS CFA
L'affaire est trop belle. Mais j'ai la vague à l'âne. Une affaire juteuse. Mais trop mal. Une affaire presque incroyable. Si vous me l'aviez murmuré il y a deux jours je ne vous aurais pas cru d'un seul doigt. J'aurais ouvert simplement mes yeux. J'aurais craché trois fois. C'est tout. Je l'aurais pris pour une enfoirade brodée à la va-vite pour noircir notre très cher Papa National. Sérieux. Je l'aurais pris pour une petite salivette crachée par les ringards de l'opposition, ces gentils loosers incapables de nous pondre un seul projet crédible et définitivement potable. Toujours entrain de fulminer dans tous les coins. Entrain de palabrer pour des bricoles. Toujours et toujours à l'affût du beurre et de l'argent du beurre. Y en a marre à la fin ! Y a pas d'autres mecs sous le paillasson ? D'autres moins verbeux que ceux-ci ?

Donnez-nous de vrais opposants, nom de dieu de merde ! De vrais opposants qui savent s'opposer ! De vrais opposants couillus et poilus ! Allez, assez de petites frappes et de petites gonzesses qui nous mâchent les mêmes crevettes à la radio tous les jours ! Si nous avions eu des opposants dignes de ce nom eh bien nos pommes ne seraient pas cuites comme elles le sont maintenant !

Je vous dis : l'affaire est trop belle. Trop crémeuse. Onctueuse. Elle fera des jaloux dans la sous région. Les gens vont se chercher des poux sous mes aisselles pour en connaître la formule. Une érection présidentielle à gros coups de reins Cfa ? Gros menteur ! Jamais dans ce pays on avait vu une telle performance ! A gros coups de reins Cfa ? Non, jamais ! Il y a eu des érections à petits jets d'eau d'encre dans le nord du pays. Des érections molles et flasques dissimulées sous les draps communs de la république. Des érections forcées et truquées à base de noix de cola et de gingembre. Des érections tricotées par des marabouts des hautes montagnes et avalisées par les nations nordiques de la haute Romandie. Des érections chauffées à coups de salopette sous l'½il goguenard des observateurs extracommunautaires. Mais bon dieu une érection aussi raide et joliment coriace de la première à la dernière boutade, jamais !

Je vous le dis, demain elle nous fera des petits, cette érection-là : sept mômes allongées les unes sur les autres au milieu de nulle part, sept jumelles qui parleront une même langue et brouteront les mêmes légumes, les mêmes morceaux de cailloux ! Et chacune des sept nous fabriquera sept gamines et tant pis pour les jaloux ! Ils pourront toujours jaser et beugler jusqu'à Yongo !

Il faut dire que personne dans le pays ne s'attendait à cette connerie-là. Les gens se disaient : oh cette fois-ci, c'est fini, le soudard ne passera pas, le peuple en a marre, marre d'avaler la même sauce gombo, marre de chercher des étoiles de mer dans des ruisseaux infestés de cancrelats. Au fur et à mesure que les mois s'approchaient du fameux 12 juillet les gens se grattaient les mains et se tapotaient les joues en murmurant de courtes prières. Dieu, faites qu'il s'en aille, ce type ! Faites qu'il se casse en cent mille morceaux de bois à brûler le soir. Regardez ce qu'il nous a fait seigneur, oh regardez bien ! Et les opposants braillaient un peu plus que de coutume et des fois ils se mélangeaient les cordes mais personne n'y faisait attention. Tout le monde était occupé à maudire, à maugréer, à fulminer, à jaser, à pérorer autour de la fameuse date.

Est-ce un matin ou une nuit, le 12 juillet ? Comment ça une nuit ? Ça n' peut pas être une nuit, une date aussi cruciale, ce sera un matin pur et dur, un matin comme au premier matin du monde ! Je ne suis pas du même avis moi ! Quoi ? Le 12 juillet sera une nuit torride, une nuit ensoleillée, même les mouettes ne voudront pas dormir ! Une nuit...

Les élucubrations allaient bon train. Les mois aussi. Papa National ne disait mot. De temps en temps il se contentait d'allumer un sourire goguenard sur ses lèvres présidentielles que la télé diffusait à longueur des samedis. Les opposants et leurs épouses enrageaient. Les caméras de la république ne s'approchaient jamais d'eux. Ils pouvaient de midi à deux heures pousser des hurlements de gueules tapées jamais un seul cameraman ne pointait son ½il. La tension montait. Les uns criaient ouvertement à la fraude. Les autres préféraient se taire. Dans ce pays, il ne vaut mieux pas montrer ses dents à tous les vents. Ça peut vous coûter la peau du cul. J'en sais quelque chose. Laissez tomber je ne vous dirai rien ! Les discours se faisaient la concurrence. Les mots se cognaient contre les mots. Les promesses entre elles se donnaient des coups de poings mortels : lunes de miel au bord de la méditerranée, oies sauvages dansant la rumba en culotte à la télé, ordinateurs à des prix populaires et démocratiques...

Je vous le jure sur les deux les mamelles de maman ! Si vous votez pour moi ici et maintenant, je ferai de vos bambins de petits chiches admirablement beaux et heureux ! Et dès que je poserai mon pied gauche au palais je mettrai ma main droite sur la manette et une lumière jamais vue et jamais rêvée éclairera toutes les poches de vos destins vidés par trente ans de...

N'écoutez pas ces menteries à deux balles ! Venez demain plutôt à mon meeting ! Vous entendrez des mots jamais entendus ! Des mots qui chantent a capella du matin au soir ! Des mots qui dansent du ndombolo pur et mûr ! Des mots démocratiquement savants ! Avec moi et sous moi notre pays, la république démocratique du Gombo redeviendra potable et...


Le 12 juillet s'approchait à grandes eaux bleues. On le voyait qui dandinait au bout de la rue. Et surprise et des surprises : papa national s'était mis lui aussi au petit jeu des promesses. Hé, tous mes opposants le font alors pourquoi pas moi ? Allez ! Mangues mures et greffées en peaux de phoque. Raisins de Chine dans des pots de yaourt québécois. Mayonnaise du Togo par barques entières au large du fleuve gombo. Allocations familiales en robe sous marine. Allez ! Le pays roulait dans la farine des promesses. Le sol des campagnes était tapissé de promesses enluminées et parfumées. Les gens du village de maman ne savaient plus sur quel rein danser. Ils n'avaient jamais vu des bestioles aussi curieuses. Elles rampaient et poussaient partout. Même dans les chiottes. Les gosses n'allaient plus au champ ni même à l'école. Une cargaison de promesses fumées bouchait tous les sentiers.

Tiens, je me souviens avoir ramassé un rouleau de promesses sous ma porte ce matin-là en allant à la boulangerie. Richement brodées en fil de soie. Elles sentaient le jasmin et la goyave des îles. Maman m'a vu les tripoter les unes après les autres. Et hop ! Elle s'est mise à beugler hors d'elle. Ah si vous l'aviez entendu beugler. Comme un chanteur d'opéra ! C'est la première fois que je l'ai vu me brandir une voix aussi étrange. Velouteuse. Rocailleuse. Pierreuse. Ne touche pas à cette camelote ! T'entends ? Ne plonge pas tes doigts dans cette sauce à rats ! Euh écoute maman...Ferme ta gueule et obéis ! Le fameux rouleau a fini sa petite vie dans le fossé. Froissé. Chiffonné. Le voisin d'en face était dégouté. Oh bordel, vous devez avoir des grains de riz dans la tête ! Vous savez à qui il appartient, ce rouleau, hein vous le savez ? Franchement non ! A Papa national, couillon ! Il vous fera votre fête quand il sera réélu ! Ça coute des tonnes de sueur et de salive, ce genre de promesses !

Bon et alors ? On s'en tape ! Ça fait trente qu'il nous fabrique la même moisissure ! Vous pensez que son bric à broc changera quelque chose ?

Ah sacrée maman ! Le 12 juillet deux mille neuf érections présidentielles a fini par se pointer. Un dimanche matin. Il avait un gros retard, le bougre. Nous étions déjà levés. Neuf heures que nous étions déjà levés. Neuf heures à attendre dehors et partout. Sous les ponts. Au creux des vagues. Dans les marchés. Neuf pénibles heures à se tourner les dents et la langue. Y en avait qui menaçaient de rentrer définitivement chez eux. Tant pis pour les érections ! D'autres éructaient des injures chauffées à blanc.

Putain de 12 juillet de mes deux ! Qu'est ce qui m'a foutu une date aussi bancale ? Quoi, il n'a pas d'horloge, cet imbécile ? Il sait pas que les gens ont d'autres chats à botter ? Y a pas que les érections sur terre, nom d'une pipe ! Bref les gens bavaient d'impatience lorsqu'enfin il s'est pointé à dix heures douze minutes et onze secondes exactement. Il avançait à pas de caméléon. Il devait être épuisé. C'est pas facile de marcher trois ans sur des routes de Yongo. Ah oui !

Quoi, vous osez douter ? Je vois bien que vous ne les connaissez pas, ces farceuses ! Elles tourbillonnent pendant des jours et des jours autour des vasières de Bissi en claironnant dans un patois que personne ne pige puis elles s'engouffrent deux lundis de suite dans une clairière à fourmis et débarquent au milieu d'un immense terrain vague tapissé de cadavres frais. Personne ne sait comment ils font pour rester aussi frais qu'une pastèque. Les anciens du village de maman prétendent que ce sont des morts de la fameuse révolution du dix huit mars mille neuf cent soixante dix huit criquets. Ils refusent de pourrir. Ils roulent du matin au soir pour nous donner mauvaise conscience.

Moi j'y crois pas d'un seul petit doigt. Jamais on a vu un macchabée garder propres ses yeux sous le soleil pendant plus de dix ans ! Ne faut pas non plus me prendre pour une bouteille de vin quoi ! Vous ne me referez plus le coup de Lazare, nom d'un chien !

Oh je m'égare ! Revenons vite à la tronche de l'affaire : le 12 juillet a pris sa place dans son cagibi en bois blanc, derrière des paravents et des marchepieds abracadabrants gardés par quatre cents gendarmes de la garde ripoublicaine du haut de leurs regards chanvrés. Les gens entraient et sortaient. La mine blasée. Ils n'avaient pas grand chose à lui dire. Franchement. Par exemple maman est restée devant lui pendant des heures. Elle n'avait rien à lui murmurer. Les érections fussent-elles présidentielles c'était vraiment pas sa tasse de café. Elle n'a jamais connu de véritables érections de toute manière. Les gens ne disaient mot. Ils passaient à de tour de rôle. Un peu comme à l'église. Silencieusement. La mine terreuse. Et d'ailleurs lui aussi ne pipait mot. Vous savez de qui je parle ? Du 12 juillet ! Comme s'il n'était pas content d'être là. Il faisait la gueule en quelque sorte. Comme s'il voulait autre chose. Comme si les bouts de papier maculés d'encre et de petits drapeaux que les votards lui glissaient dans les narines ne suffisaient pas. Qu'est ce qui nous flanqué un 12 juillet pareil ?

Les gens s'étaient remis à babiller quand soudain s'est approchée une femme aussi belle qu'un ange. Les anciens du village de maman prétendent que c'est la fille cadette de Papa national déguisée en princesse des sables mouvants. La fille cadette du Soudard ? Elle tenait une caisse. Elle est entrée silencieusement dans la petite salle. Elle l'a ouvert. Délicatement. Les votards ont ouvert leurs yeux. Presque au même moment. Pas vrai ça ! Hé, tu vois ce que je vois ? Non pas vraiment ! Regarde bien, bouffi ! Des billets de reins Cfa ? La femme a plongé ses doigts dans la caisse. En un clin d'½il les billets se sont mis à pleuvoir. Neufs et pimpants. Craquant et ruisselants. Les votards bourdonnaient. Se bousculaient. Se rentraient dedans. C'est à qui ramasserait le plus grand nombre de reins Cfa. Chut...

Il pleut des milliers de tonnes de reins Cfa sur la ville. Les votards sont aux anges. Papa National exulte. Il va gagner. Pour la deux cents dixième fois. Les opposants font la gueule. Ils savent que leurs carottes sont brulées. Définitivement brulées. Les oies parlent d'un complot international tricoté dans une bicoque, au n° deux cents vingt trois de l'avenue de la révolution...

L'affaire est trop belle. Mais j'ai la vague à l'âne. Une affaire juteuse. Mais trop mal. Une affaire presque incroyable. Si vous me l'aviez murmuré il y a deux jours je ne vous aurais pas cru d'un seul doigt. J'aurais ouvert simplement mes yeux. J'aurais craché trois fois. C'est tout. Je l'aurais pris pour une enfoirade brodée à la va-vite pour...

Guy Alexandre Sounda
Aosta, Italie, le 14 juillet 2009

# Posté le mardi 14 juillet 2009 08:57

Modifié le lundi 20 juillet 2009 06:49

petits bouts de rêves au black (6) : JE ME SUIS REVEILLE D'UN BON PIED DROIT CE MATIN !

petits bouts de rêves au black (6) : JE ME SUIS REVEILLE D'UN BON PIED DROIT CE MATIN !
Ah. Je me suis réveillé ce matin d'un bon pied. Un bon pied droit. Très longtemps que ça m'était plus arrivé, se réveiller d'un bon pied droit ! La dernière fois remonte à...la semaine qui vient de passer ? Le mois dernier sans doute ? Et pourquoi pas l'année d'avant ? Oh je sais plus ! Ça doit faire longtemps. J'en garde quelques petits bouts dans les yeux. Tout de même. Il avait dansé jusqu'à midi, mon pied droit. Danser comme un vrai saint. Pas besoin de musique pour danser, vous savez. Pas besoin. Il danse sur tout ce qui ronronne aux alentours. Tout ce qui froufroute dans les recoins. Tout ce qui miaule entre les fissures. Personne ne peut l'arrêter de danser dans ces cas-là. Même pas moi. Je te jure !

Mon chef du quartier en avait eu pour son compte ce jour-là. M'en souviens encore. Il avait voulu l'arrêter, mon pied droit qui dansait comme un vrai saint. Dis donc, on n'arrête pas un pied droit qui danse, tu le savais pas ? Ah il s'était fâché, mon pied droit. Une colère tropicale. Vous savez ce que c'est qu'une colère tropicale ? Des yeux qui clignotent rougement, une gueule qui se tord comme une machine à tordre, des dents qui claquent comme si on les avait lâché au milieu d'un champ d'hiver, le c½ur qui cogne et sonne à la fois, des mains qui fulminent, des narines qui palpitent. Vous n'avez qu'une seule envie écrabouiller jusqu'à la dernière goutte de salive, triturer jusqu'à la dernière herbe.

Faut pas l'arrêter, mon pied droit quand il danse ! Demandez mon chef du quartier ! Il vous en dira des nouvelles. Il avait chialé comme le gosse de ma cousine germaine. La cognée avait été douloureuse et pimentée. C'est de sa faute ! Il avait voulu l'arrêter. Ça l'emmerdait de le voir danser comme ça. Comme si c'était mon pied, le responsable de sa boiterie. Chut, il boite, mon chef, il boite du pied droit. Une honteuse boiterie à chier de rire. Une lamentable boiterie ramassée après une nuit de cuite pure et dure dans une gargote cachée au fond de Gomboville. Une cuite pas raisonnable. Une cuite suicidaire. Trente six bouteilles de bière allemande dans le giron en une seule nuit. Tout ça pour fêter une nomination à deux balles.
Une nomination ? Tout ça pour une putain de nomination ? Je vous le dis : ce pays est un vrai théâtre à ciel ouvert. Même les grecs n'auraient pas rêvé mieux !

Tout le quartier l'avait mis en garde. Chef, tu es cinglé de boire comme si la fin du monde était proclamée pour après demain midi au fond de ta gorge. Mêmes les Polonais ne boivent plus comme tu bois. Arrête, chef ! Il n'avait rien voulu entendre. Il avait continué à avaler ses grosses allemandes. Les unes après les autres. Toutes les six minutes. Non toutes les trois. Puis il s'était levé gaillardement et s'était dirigé vers la piste bondée. Son ventre avait pris un gros coup de ballon. Trente six grosses allemandes ! Ses yeux étaient devenus biereux et son c½ur bouilleux. La musique grondait. Les lumières dansaient de toutes leurs couleurs. Il avait machinalement ouvert sa braguette et avait arrosé de son eau kaki le bout de moquette gris qui couvrait la piste de danse. Il avait pissé pendant des heures. On aurait dit un robinet en colère. Le bar avait viré brusquement à l'hystérie. Les buveurs avaient arrêté de boire. Les peloteurs de peloter. Les embrasseurs d'embrasser. Les danseurs de danser. Les caresseurs de caresser. Les regardeurs de regarder. Les emmerdeurs d'emmerder. Les guetteurs de guetter. Comment est-ce possible ? Nom de dieu, non ! Tous criaient au scandale en pointant cet étrange bonhomme d'un âge avancé qui flanquait ses trente six allemandes sur le parquet sans aucune gêne dans sa quéquette. L'½il goguenard et exquis, il continuait à pisser comme un robinet géant.

Le bar était inondé jusqu'au fond de la bouteille. Les gens pataugeaient dans le pipi. Le gros pipi du chef. D'autres se noyaient. Les mégots, les verres et les tabourets se baladaient gaiement au fil de l'urine qui puait l'allemande. C'est affreux une urine qui pue l'allemande. Une odeur dure à avaler. Une odeur pénible. Une odeur de fond de culotte à la piquette rouge. Une odeur pigalloise. Mon chef du quartier pissait en chantant la Barseillaise. Allons enfants de la fatigue, le jour de poisse est arrivé ! Allons gosses de la géhenne, les ballons ronds sont dégonflés ! On avait arrêté la musique. On avait tout arrêté. Pas possible ça ! Un chef de quartier qui pisse en l'air comme un ruisseau ? Putain, il ne pouvait pas le faire dans son lit ?

Qu'est ce qu'il a à nous emmerder comme ça ! Oh comprenez, c'est parce qu'il vient d'être nommé chargé des érections présidentielles. C'est pour ça qu'il pisse comme on ne pisse plus de nos jours.

C'est vrai. Mon chef du quartier avait été nommé chargé des érections présidentielles du jour au lendemain grâce à ses cheveux blancs et à ses yeux rouges. C'est sur lui que pesait désormais l'après-demain du commandant des armées Yango na Yango, notre cher président que les gosses des quartiers périphériques avaient surnommé Papa Soudard. Il devait se creuser la tête nuit et jour. Se creuser la tête pour trouver la formule qui passe. La formule facile à avaler. La formule qui fasse oublier les trente cinq ans de pipi et de caca. Les trente ans de déboire majuscule. Trente cinq ans de coups de poings dans la gueule. Trente cinq ans d'armes à feu. Trente cinq ans de coups foireux. Trente cinq ans de...

Ah c'est pour ça qu'il nous pisse le fleuve Gombo ? Putain de nom de dieu de merde !
L'homme avait, fulminant de rage tropicale, avait nagé jusqu'à mon chef de quartier qui continuait à pisser en chantant la Gombolaise d'une voix rauquement érectionnelle. Il avait sorti son pied droit d'un seul trait et s'était mis à cogner la viande biéreuse et allemande de mon chef de quartier. Il avait cogné jusqu'à l'évanouissement. Jusqu'à la fin des cacahuètes. Jusqu'à la fin des mouettes...Suffit ! Maintenant vous savez pourquoi il boite, mon chef de...N'allez plus me le demander. C'est drôle comme mon pied droit danse comme un pied droit. Personne n'ose l'arrêter. Ils savent ce qu'ils encourent. Le seul souci c'est que je sais pas pourquoi il danse comme ça. Il ne me dit rien. Alors je tente d'imaginer. Je tente de me mettre à sa place. Je me tricote des choses. Les plus folles. Les plus dingues. Papa Soudard a perdu ses érections. Sa femme est partie. Les badauds jubilent. Et soudain j'entends maman hurler. Elle gronde comme je ne l'ai jamais vu gronder. Elle me traite de petit imbécile.

Pourquoi tu n'y es pas allé ? Pourquoi nom de dieu de merde ! La fille du président a passé toute la matinée à distribuer des billets de mille francs devant le grand marché !

J'ai ouvert les yeux. Ma femme me regardait. L'½il goguenard. Elle sait tout sur mes activités nocturnes. Elle sait que je rêve comme il n'est pas permis de rêver. Elle dépose un baiser brûlant sur mes lèvres. Je me lève. Je file à la cuisine...

Aosta, Italie, le 09 juillet 2009

Petits bouts de rêves au black est un recueil de recits/nouvelles déposé à la SACD. Veuillez demander l'autorisation à son auteur pour toute exploitation.
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# Posté le jeudi 09 juillet 2009 19:07

Modifié le samedi 11 juillet 2009 10:10