Rêver dans ce putain de pays merde où rêver peut être pris comme une satanée tentative de coup d'état préméditée passible d'un emprisonnement à mort surtout si vous avez rêvé d'épouser la cousine de la nièce de la s½ur du proche voisin de la cousine du fameux gardien de nuit qui a eu le vilain toupet de plonger quatre fois de suite ses yeux sommeilleux dans ceux du Président lorsqu'il venait brouter en catimini la femme de son garde du corps le caporal-simple Ernest Onga pendant que celui-ci crachait ses poumons au CHTU à cause des six paquets de brunes qu'il grillait entre minuit et six heures du matin au temps où il montait la garde au palais moyennant six crises de palu par mois ? Rêver la gueule ouverte à l'heure froide et constipée où les vendeuses de queue de dindon rentrent chez elles avec leurs lots d'invendus sur le dos ? Rêver lorsque vous vous retrouvez coincés entre deux kalachnikovs pétant de rage dans les mains d'un milicien complètement chanvré ? Rêver jusqu'au fond de votre bouteille de bière payée à crédit chez le barman d'en face qui risque de mettre sa clé sous le paillasson s'il n'arrête pas de vous prêter son alcool qu'il obtient grâce à sa fille cadette qui sort avec le directeur de la brasserie ? Rêver les narines bourrées de morve ?
Rêver au plus lointain de vos quatre gamins tous âgés de quatre ans et pondus par quatre mamans différentes qui elles ont été pondues par une même mère sous la même moustiquaire avec quatre pères d'ethnies différentes ? Rêver là où ça fait grincer vos quatorze dents cariées qui ne sortent qu'à minuit de peur de croiser les quatorze mille sourires étincelants qui patrouillent dans la ville ? Rêver là où ça crache votre minable sang de tuberculeux chronique jamais admis au CHTU parce que trop fauché et pas suffisamment connu dans le milieu des hommes pourritiques ? Rêver là où ça pète vos dix câbles de chômeur à la retraite anticipée sans aucune noix de colas ni un verre de vin pour tenir le coup ? Rêver même quand la faim et sa cousine la soif vous poussent dehors à deux heures du matin au milieu d'une meute de chiens enragés et de clochards péteux ? Rêver à califourchon sur le dos d'une pauvre gamine de quinze ans que son père vient de vomir en plein midi parce qu'elle est allée lui ramasser une sixième grossesse du côté de la gare où fourmillent les roublards de toutes les couleurs ? Rêver lorsque les routes qui vous mènent à la capitale se sont cassé le nez dès la première pluie ?
Je vous confie mes rêves. Brodés au black faute de permis de rêver. Ne vous inquiétez pas. Je l'aurais un jour ce putain de permis ! J'en ai fait la demande auprès du Ministère des rêves démocratiques. Je dois attendre un peu. Le ministre n'est pas là. Il est allé accoucher en île de France. Il a refusé le risque d'ouvrir ses jambes aux infirmiers tropicaux qui bourdonnent dans nos hôpitaux bondés à mort. Son gosse ne sera pas n'importe quel gosse. Il le bombardera directeur de cabinet dès qu'il aura seize ans oh même pas puis ministre de la jeunesse élégante et des sports de combat à mains nues dès qu'il aura frôlé la petite vingtaine. Il faut le comprendre. Il a un permis de rêver. Il peut rêver ce qu'il lui tombe dans la caboche : pisser sur la pelouse de la maison blanche, serrer la main gauche du Pape, traverser la mer Rouge sur une tige d'allumette ou mettre le trésor public sous le lit de sa mère. Il peut rêver tout ça. Il ne risque rien. N'est-il pas le fils du Président ? Tous les rêves pondus sur le territoire national passent sous ses aisselles avant de prendre le large. D'ailleurs il nous a sorti un décret la semaine dernière : sont considérés officiellement et officieusement comme potins de bas étage tous les rêves sans distinction de patois circulant sous le manteau ou vadrouillant d'une oreille à une autre !
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