«...Ce que nous voulons récupérer quand nous allons au théâtre, c'est évidemment nous-mêmes, mais nous-mêmes, non pas en tant que nous sommes plus ou moins pauvres, plus ou moins fiers de notre jeunesse ou de notre beauté, c'est nous récupérer en tant que nous agissons, que nous travaillons, que nous rencontrons des difficultés et que nous sommes des hommes qui ont des règles et qui établissons ces règles... » .
Autour de la réflexion qu'amène la citation de Jean Paul Sartre s'articulent les paramètres du projet artistique et sociopolitique de Guy Alexandre Sounda :
Changer les hommes le temps d'une représentation :
Ce qui est mis en évidence dans mes productions, c'est l'urgence. L'urgence d'agir sur le temps, de parler de l'humain aux hommes, de nommer les choses, comme on dit si bien chez nous, d'appeler le chat par le chat. L'urgence de partager nos angoisses, nos suffocations en même temps que nos joies. Cette urgence apparaît dans chacune de mes spectacles, dans le langage des acteurs.
Parce que je crois que dans les limites temporelles d'une représentation, le théâtre peut changer les hommes, c'est-à-dire les inciter à se récupérer dans la brume étouffante et déformante des convenances, des clichés, des préjugés et à poser l'acte qui sauve : celui que chacun doit accomplir chaque jour pour réinventer le monde et rendre l'homme plus meilleur qu'il ne l'est aujourd'hui.
Parce que le théâtre, pour moi en tout cas, est ce creuset où se conjuguent l'acte et la parole pour faire émerger une attitude émotionnelle positive, capable de déclencher chez nos spectateurs des processus (lents ou immédiats) de récupération de soi. Nos actes et nos paroles donnent à voir et à entendre l'homme dans tous ses états : état d'esprit, état de conscience et d'inconscience, état de corps, état d'âme et d'esprit, état d'humeur et d'humour. Ainsi, mon approche du théâtre consiste à donner le temps aux spectateurs de s'explorer à travers ces différents états d'homme.
L'art de l'acteur est une problématique à affronter au quotidien par un travail de recherche, d'expérimentation et d'application qui donnerait lieu à des résultats qui deviendront à leur tour sujet d'étude, d'évaluation, d'intervention. Au bout de cet effort, une seule et unique récompense : les spectateurs
Recréer le temps et l'espace :
Le statut que je revendique dans mes productions, c'est celui de recréateur. Recréer le temps et l'espace en se basant sur la parole et l'acte qui agissent à la fois comme filtre et miroir pour renvoyer aux spectateurs des images renouvelées d'une réalité dont ils sont eux-mêmes issus.
La parole et l'acte sont donc deux paramètres fondamentaux dans leur capacité à réveiller, à sensibiliser, à transmettre, à dialoguer. Recréer le temps et l'espace dans l'instant de la représentation, c'est pour moi la plus belle manière de réinvestir le quotidien dans sa fluidité et sa rapidité : ce qui me permet de dépasser de fait la simple monstration d'un tel ou d'un tel autre fait de société et de se placer à un niveau notionnel et conceptuel à partir du quel les spectateurs sont appelés à interpréter la réalité quotidien, chacun à son rythme, à sa façon...
Le choix d'un texte et de la forme du spectacle qui en est tiré a toujours été guidé par ma volonté de souligner un peu plus ce statut de recréateur. Parce que la création théâtrale, à notre sens, c'est avant tout mobiliser le temps et l'espace en les déstructurant avec des images, des sentiments, des mots, des coups de voix et de corps sans les rendre pour autant insolubles et sans les détacher du flux régulier de la société. Déstructurer le temps et l'espace est un acte à la fois indispensable et citoyen qui engage les acteurs à construire un ailleurs sublime qui transcende le vécu quotidien des spectateurs.
Dans le spectacle Dzakoumba, que j'ai crée en juillet en 1997, d'après une nouvelle de Victor Louya, l'action se passe dans une gare. Les acteurs incarnaient des voyageurs ruraux qui attendent un train improbable. Le temps passait mais très lentement. Cette lenteur pouvait se lire aussi bien dans le jeu que dans les voix des acteurs qui évoluaient dans un espace dépouillé et isolé. A travers cette lenteur, les acteurs traduisaient le temps intérieur de l'homme, ses fatigues, ses transpirations, les lassitudes. Dans ce spectacle, le temps s'était transformé en fragments d'émotions tantôt moites tantôt suffocantes, et la scène en un lieu à la fois proche et lointain mais si familier. Cette approche a permis aux spectateurs d'appréhender objectivement, à travers la fiction du spectacle, les affres d'un immobilisme social effrayant.
Dans le spectacle Y a-t-il une âme dans mon vers ? , crée en 1998 et repris en 2000 à la pagode (d'après les textes de Prévert, Norge, Sony Labou Tansi), le personnage principal, placé du début à la fin, à la lisière du plateau, parle à son verre de vin de palme qu'il tient dans sa main droite. Il est seul dans cet espace juxtaposé entre le vide et le plein. Il parle de sa condition de domestique au service d'un maître réputé pour ses coups de colère, ses appétits sexuels, sa faiblesse pour les vins et les nourritures. Ces paroles étaient ponctuées et entrecoupées d'actes qui illustraient sa vie quotidienne : laver, repasser, récurer, cuisiner, barboter, balayer...
Ces actes étaient comme des vecteurs qui à la fois projetaient des émotions et transformaient le temps en séquences rapides et discontinues que le verre de vin de palme de temps en temps stabilisait équilibrait en ramenant les différentes énergies en un point focal où venaient converger les regards des spectateurs : ce personnage qui parlait à son verre en évoquait ses souvenirs, son enfance, son village. Pourtant ce n'est pas à son verre qu'il parlait, mais aux spectateurs à qui il transmettait les images d'un monde fait d'illusion et suggérait par la même voie un ailleurs plus tendre où l'homme serait en équilibre sur lui-même, comme un verre sur la paume d'une main.
Renouveler la pratique théâtrale :
«... Je conçois le public comme une communauté dont chaque membre porte en soi ce qu'il croit être son angoisse ou son espoir ou une préoccupation personnelle qui l'isole du reste de l'humanité. A cet égard, la fonction du théâtre est de le révéler à lui-même pour qu'à son tour il puisse toucher les autres hommes, en leur révélant qu'ils sont tous solidaires... »
Cette citation d'Arthur Miller m'inspire une question qui demeure et demeurera actuelle : de quelle manière pouvons nous, nous artistes et artisans de théâtre, réussir à révéler l'homme à lui-même et à le rendre moins seul ? Je pense absolument que de la manière découlent la forme et le fond qui, eux, à leur tour se nourrissent des multiples facettes de la société. Ainsi, cette question m'impose implicitement de remettre sans cesse en cause la notion d'acteur.
C'est dans cette perspective que, depuis 5 ans, je travaille sur les techniques alternatives de composition et d'interprétation dramatique qui allient deux registres fondamentaux : le théâtre et la poésie, le comédien et le poète, le drame et le poème. Deux tonalités choisies pour amener nos publics à descendre au plus profond d'eux-mêmes, avec une double perspective : celle du poète dont le regard flamboyant va de l'intérieur à l'extérieur des choses pour s'ouvrir à l'imaginaire, et puis celle du comédien dont l'expression co-verbale touche à l'expression de la réalité pour évoquer le monde dans toutes ses dimensions.
Dans le spectacle Casseur de pierre, que j'ai crée en mars 2001, d'après fictions de lettres d'un kinois à l'oncle du village, de Yoka Lye Mudaba, cette démarche à été bien mise en valeur tant sur la composition dramatique du spectacle que sur l'interprétation du comédien. Ce spectacle met en scène un personnage, Zéro, qui quitté son village pour la cité lumière où, dit-on, les rêves deviennent très souvent réalité. Mais très vite les rêves de Zéro deviennent des cauchemars dans une ville prise entre ces jeux d'argent et de pouvoir. Déboussolé et désespéré, il se résout à écrire à son oncle resté las bas au village :
« ...Cher oncle, ici les travailleurs ne travaillent plus, les élèves ne s'élèvent plus, les ministres ne ministrent plus, les présidents ne président plus. Tout le monde est devenu débrouillard, casseur de pierre...»
Cette phrase m'a donné accès à ce tout que le personnage vivait dans cette ville. Pour lui, cette lettre était une sorte de voyage intérieur et extérieur, à travers le quel il évoquait son village natal, les difficultés de la vie rurale, la perception de la ville par le paysan, les réalités de la cité, le chômage, les malentendus parfois funestes et cruelles. Deux tonalités qui se juxtaposaient en une sorte de fondu enchaîné et nous introduisaient au c½ur même du drame poétique d'un villageois perdu en ville.
«...Notre but est un drame poétique dont la signification profonde nous échappe le plus souvent, un drame qui semble ne pas avoir été composé ni construit, mais qui en quelque sorte, vient à la vie sur la scène puis s'évanouit dans les nuages... » Arthur Miller